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Chroniques Historiques / L'horrible soirée des Grands-Garçons.
Jules Pizzetta: voyageur libre en Pas-de-Calais

Les chiens de l'enfer passent devant la Crèche

Cette soirée du 15 juin 1944, la Royal Air Force frappe encore une fois Boulogne-sur-Mer. Le but: affaiblir au maximum les troupes allemandes et convaincre l’ennemi d’un débarquement dans le Pas-de-Calais. Mais cette fois la RAF utilise des bombes spéciales de près de six tonnes. Ce sont les fameuses « Tallboys », les « Grands Garçons », bombes destinées à casser les blockhaus géants de lancement d’armes de représailles. Ce bombardement de début d’été, qui suit de peu le débarquement en Normandie, fut le plus important sur le port de la Côte d’Opale. 

Photo provenant du livre de S. Flower montrant bien l’énorme engin qui sera hissé dans la soute du Lancaster. L’auteur, qui a bon oeil !, signale que la photo devait être ‘posée’ car les hélices sont « dressed », ce qui signifie qu’on a prit la peine de positionner les pales de manière qu’elles soient identiques pour les quatre moteurs....

Par sa durée, le nombre d’avions engagés et l’utilisation de ces bombes spéciales. Pour quelles raisons la RAF les a-t-elle larguées sur l’embouchure de la Liane et comment furent-elles inventées ? Cette chronique résume les faits. Sans entrer dans les détails, rappelons que lors des récents chantiers d’aménagement de la zone industrielle de Wimille, ceux-ci ont été interrompus par la découverte de plusieurs bombes. Les autorités ont alors interdit le trafic jusqu’à l’A16 pendant le déminage. Il s’agissait de bombes de 250 kg. La Tallboy affiche exactement 5.443kg dont 2.358 kg de Torpex D1*... Aurait-on évacué jusqu’à Marquise et Wimereux si l’une d’elle avait été découverte ? Vu de profil, ce monstre de 6 m 35 de long et d’un diamètre maximum de 95 cm ressemble assez à une torpille de sous-marin, avec un nez plus pointu et une ligne générale plus ventrue. L’arrière est muni de quatre empennages. Elle est hissée, avec grandes précautions, à partir d’un trolley dédié dans la soute d’un quadrimoteur lourd Avro Lancaster de type B Mk 1, une bombe par avion qui pourtant permettait un emport plus important.

Ce projectile, inventé par Sir Barnes Neville Willis, est souvent appelée « casseur de bunker » ou « bombe tremblement de terre ». Elle provoquait un entonnoir nécessitant près de 5.000 tonnes de terre pour le combler et sa vitesse, après un largage nominal à 5.400 m d’altitude, dépassait celle du son, si bien que le ‘bang’ de sa chute ne pouvait être perçu qu’après son explosion ! Il est vrai que ceci reste assez théorique pour le témoin éventuel de cette dévastation. Barnes Willis est surtout connu comme le découvreur de la bombe cylindrique qui ricoche sur l’eau. Celle-ci fut utilisée sur les barrages de la Ruhr et un excellent film relate ce fait d’armes, « Les briseurs de barrages » (1954). La Tallboy a aussi été déclinée dans un projectile plus énorme encore: la « Grand Slam », proportions globales doublées ! Enfin, il faut retenir que la Tallboy a été décisive contre les blockhaus géants du Boulonnais: Watten, Mimoyeques, Siracourt et la coupole d’Helfaut/Wizerne. 

Bombardement en septembre 44 ; (de h. en b.) la base S-Boote et le bunker-usine, au centre le bassin Loubet (internet)

La base S-Boote en partie dynamitée ; à l’avant-plan les ruines du Casino sur lequel s’implante actuellement Nausicaa, dont la ‘piste’ aux sympathiques otaries se situe sur un blockhaus (GB)

Le bassin Loubet et l’avant-port, photo prise le 25 septembre par le N° 542 Squadron ; (de g. à d.) le bunker-usine et la base S-Boote déjà fortement démolie ; en incrustation un S-Boot type S1 à 5 (RD)

Guy Bataille relate : « Deux photographies prises le 18 juin 1941, par M. Paul Pinson, du groupe « Patrie », l’une à l’objectif simple, l’autre au téléobjectif, à partir de la rue des Signaux, cette construction est déjà imposante et même opérationnelle. Par deux voies, des photographies seront transmises aux services secrets anglais et à la Confrérie Notre-Dame par MM. Raymond Berger et Hervieu. Il s’agit d’un bâtiment en béton long de 130 m, large de 88, construit à l’appontement pétrolier de l’avant-guerre ». Une bien belle aventure d’espionnage qui devrait être racontée. APPEL AUX LECTEURS d'OpaleHistoires.com: contactez-nous et, ensemble, nous la raconterons ! (GB)

 

Mis à part l’objectif stratégique de consolider la croyance des Allemands en un second débarquement entre Somme et Belgique, le port de Boulogne-sur-Mer possédait une base de vedettes lance-torpilles « bunkérisée » et un important blockhaus-usine ** . De plus, la Kriegsmarine rapatriait ses flottes légères vers l’est, dangereuses pour les Alliés en cours de débarquement: le port était encombré et, partant, une belle cible ! Y avait-il aussi la crainte que les six alvéoles de la base S-Boote n’abritent de véritables sous-marins ? Les dés étaient néanmoins jetés. Une flotte de 297 avions dont 155 Lancasters, 130 Halifaxes et 12 Mosquitos se dirigent vers Boulogne-sur-mer. Parmi les Lancasters, douze appartiennent au Squadron 617, tous équipés d’une Tallboy. Les Mosquitos doivent marquer la cible de fusées éclairantes rouge: le toit de la base S-Boote est le centre de cible. Mission accomplie mais le reste de la mission, elle, tourne assez rapidement à la pagaille, les Boulonnais en payeront le prix. Les premières vagues lâchent les bombes ‘normales’ sur le port dans une météo exécrable. Les douze Lancasters du Squadron 617 décollent, traversent la Manche et rencontrent des nuages avant même d’être sur site. Ils font demi-tour. Au-dessus du Kent, ils sont rappelés et reviennent sur l’objectif. Le ‘leader’ est un spécialiste, un as de ce genre de mission, le Wing Commander Leonard G. Cheshire. Les quadrimoteurs plongent pour se stabiliser à 2.400 m... et cherchent les marqueurs rouge qui sont peu perceptibles à cause des épaisses fumées provenant des premières vagues de bombardement. L’altitude de bombardement est aussi un peu faible. Les Lancasters sont obligés à orbiter autour du port, cherchant à se repérer pour se mettre en position de tir. Un Lancaster largue sa bombe dans la Manche sans s’en rendre compte, les onze autres attaquent ! Les Tallboys s’éparpillent... et explosent sur la ville ! Aucune n’atteint la base S-Boote, deux détonnent sur Capécure, l’impact le plus proche est dans le chenal, devant la base, à quelque 100 m. 

La vague consécutive à l’explosion est sans doute responsable des dégâts occasionnés à celle-ci: chamboulement de structures bétonnées, coulage de S-Boote *** présent dans les alvéoles. Il n’y aura pas de relevé précis, mais le nombre de victimes civiles de cette soirée peut être évalué à 200 morts et autant de blessés. Boulogne-sur-Mer est écrasée, certaines rues sont simplement méconnaissables par ses propres habitants. Nous ne sommes qu’en juin 1944 ! La base S-Boote sera partiellement dynamitée par les Royal Engineers après la prise de Boulogne-sur-Mer par les divers régiments anglo-canadiens, laissant le bunker-usine intact. Plus tard, le bassin de l’avant-port sera complètement remodelé ; selon Ian Galbraith, une faible partie du béton allemand est encore discernable.

Gros-plan sur les destructions de la base S-Boote, remarquez le soldat sur le toit qui donne une idée de l’échelle de la construction (internet).

Ce raid de l’aviation Alliée était-il vraiment nécessaire ? La Kriegsmarine pouvait-elle subir une punition sans faire intervenir expressément l’aviation lourde et les Tallboys ? Guy Bataille pose très bien la question: « Le port est tellement dévasté qu’on estime qu’il ne peut plus être utilisé qu’après une remise en état qui exigera plusieurs semaines de travail. Est-ce cela que voulaient vraiment les Alliés ? Pourquoi rendre inutilisable un port dont Montgomery va réclamer la capture parce qu’il en aura besoin bientôt ? ». Peut-on rapprocher le bombardement de la ville allemande de Dresde à celui du port de la Côte d’Opale ? Les circonstances stratégiques ne sont, évidemment, pas comparables. Le ’Bomber Command Allié’ devaient-il, à cet instant-là, à ce point épouvanter l’ennemi, en négligeant l’impact sur les populations locales demeurant en place, malgré les évacuations quasiment forcées ? Les raisons réelles sont sans doute encore enfouies dans des liasses de dossiers secrets. L’opération « Fortitude **** » a, quant à elle, toujours un bel avenir éditorial devant elle.

Robert Dehon.

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notes sur l'auteur

LEXIQUE
* Torpex : ‘torpedo explosive’, explosif pour torpille à base de TNT.
** Le bunker-usine, destiné à la préparation des torpilles, devrait bientôt être détruit; quelle erreur, ses vastes salles auraient pu abriter un excellent musée de la marine de guerre de la 2GM. Les marteaux-piqueurs n’ont pas d’imagination, c’est évident.
*** Les portes blindées ne furent jamais placées et furent trouvées dans les jardins du casino. Le « S-Boot », pour ‘Schnellboote’, est une vedette rapide de 22 m de long (Type S2-S5), équipée de torpilles.
**** Fortitude ; Ce mot anglais provenant du français signifie ‘force d’âme’ ; l’opération servait à couvrir le débarquement de Normandie par l’intoxication des armées allemandes, les persuadant que le véritable débarquement Allié se passerait dans le Nord – Pas-de-Calais et que celui de Normandie n’était qu’un leurre.
 
SOURCES
«Le Boulonnais dans la tourmente» (tome 3), Guy Bataille, Monom 1975 
«Boulogne-sur-Mer 1939-1945», Guy Bataille, Westhoek-Edtions 1984
«A hell of a bomb», Stephen Flower, Tempus 2002
«Most secret war», Reginald Victor Jones, Wordsworth 1998
«RAF Bomber Command losses of 2WW», Bill Chorley, Midland Counties 1997
«Fortitude», Roger Hesketh, The Overlook Press 2000
«After the battle», N° 86, ‘The capture of Boulogne’, Ian Galbraith, 1994
 

 

 

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