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Chroniques Historiques / PLUTO, l’or noir des Alliés.
The incredible «Patrouille de Douvres».

Un ami a franchi la colline.
A Guy Bataille, In Memoriam.

PLUTO, l’or noir des Alliés.
La sentence « L’argent est le nerf de la guerre » figure dans l’ouvrage « L’Utopie » de Thomas More, il date de 1516… Pour gagner une guerre moderne une autre valeur s’avère décisive, c’est l’or. L’or noir ! Et tous ses dérivés mais surtout ce liquide inflammable qui permet de mouvoir les véhicules qu’ils roulent, volent ou fendent les eaux. Après l’effondrement français de l’été 1940, la Grande-Bretagne se trouve seule face à l’armée allemande. La Méditerranée se ferme aux importations pétrolières d’Extrême-Orient, il faut contourner l’Afrique pour joindre les ports de la côte ouest des îles britanniques. L’importation de la précieuse huile des Amériques présente une solution, elle sera accompagnée d’immenses quantités de produits manufacturés aux Etats-Unis. Le Reich s’emploie à interrompre ce flux : c’est la Bataille de l’Atlantique. Débutée sous de bons auspices – ‘les jours heureux’ -, les submersibles de l’amiral Karl Dönitz, chef de l’U-Bootwaffe de la Kriegsmarine, perdent le conflit en 1943. Il perdure malgré tout jusqu’à la victoire Alliée, une autre histoire… 

L’Angleterre n’est pas envahie.
Après l’échec de la Bataille d’Angleterre, le Führer se tourne vers la Russie. En Afrique du nord, Erwin Rommel fonce vers Le Caire dans l’espoir de prendre le canal de Suez. Si les événements ne sont pas propices aux Anglais, tout n’est pas perdu, les renforts se prévoient, l’île de Malte tient les coups de butoir de la Luftwaffe et de la Regia aeronautica italienne. Les Etats-Unis sont en guerre avec le Japon et, grâce à Hitler lui-même, avec l’Allemagne. Les décodeurs de Bletchey Park déchiffrent les messages allemands. La situation est certes extrêmement grave mais des décideurs dynamiques envisagent un retournement de situation. Il faudra bien un jour ou l’autre reconquérir l’espace perdu. Cela se fera par débarquements successifs dont le principal visera le continent européen par la France : secret d’état-major pour l’instant. Les troupes seront très importantes, leur matériel tout autant, ce dernier étant automoteur pour l’essentiel. L’intendance – ce que nous appelons aujourd’hui la logistique – sera démentielle. L’importation de carburant brut s’effectue par navires pétroliers de forte capacité, ceux-ci le décharge dans les ports de l’ouest du Royaume-Uni, après raffinage le pétrole est distribué dans le pays par un réseau de pipelines existant : la consommation exigée par la Royal Air Force et l’US Air Force est déjà considérable pour les bombardements de l’Europe occupée et du Reich. 
Les prévisions en vue du débarquement de Normandie, étant donné qu’il est peu vraisemblable que les ports de la Manche seront opérationnels car détruits par les Allemands, le carburant sera fourni par pétroliers moyens, soit en containers de 4 gallons (soit 18 litres) ou en vrac, cela dans une première phase du Jour-J à J+21, c’est l’Opération Tombola.

 

L’ingénieur Vinzenz Grünvogel de la firme Müller Maschinen invente en 1936 un bidon qui sera copié dans le monde entier, le Wehrmachtkanister de 20 litres, ‘Jerrycan’ sera son surnom sublimé, ici un transbordement en Normandie ; dans cette usine des câbles HAIS sont stockés ‘en gros’ avant tests (WikiComs, Hampshire County Concil).

Ils déchargent leur contenu via un système de pipelines, flottants ou submergés ou tout simplement à quai. Tombola se divise en deux axes désignés ‘Major System’ et ‘Minor System’. Les ports choisis sont Port-en-Bessin/Sainte-Honorine-de-Pertes (Minor) et Cherbourg (Major). Pendant les premiers jours de l’attaque, le ravitaillement en essence prévu transite par les ports artificiels, les Mulberry, qui sont formés devant Arromanches et Omaha Beach/Colleville. Le lecteur sait que les choses ne se passeront pas tout à fait comme prévu. De plus, les planificateurs ignorent comment la tête de pont normande évoluera après le débarquement… Ici, l’histoire de l’Opération PLUTO, un acronyme de Pipeline Underwater Transport of Oil (Pipeline submergé pour le transport de carburant) commence. Le chien, bon copain de Mickey, connaît la gloire, un peu plus tard, sous l’appellation de Pipeline Under The Ocean (Pipeline sous l’océan) ; nombre de codes Alliés sont issus de noms des personnages du grand Walt Disney. Echange de bons procédés entre les Alliés ? Les Britanniques sont les inventeurs de l’Opération Pluto, les manufacturiers du système et les artisans de sa mise en place incluant des organisations civiles, l’armée de terre et la Royal Navy. 

Dès 1943, les studios de Walt Disney propagent dans la presse quotidienne américaine des ‘comic strips’ de propagande antinazie, le chien à la race indéfinie, Pluto, le copain de Mickey, bien sûr y participe avec vaillance. Ces bandes dessinées délivrées en quelques cases journalières étaient intelligemment réalisées où l’humour n’était jamais absent et la qualité artistique du grand Walt bien présente (Walt Disney Inc. via VdV).

Pluto fait son trou.
En juin 1945, le magazine ‘Petrolium Times’, publie après la fin de la guerre pour la première fois une carte, assez censurée, du réseau de pipelines terrestres et marins. Elle renseigne le réseau anglais existant et les prolongements vers deux points de chute en bord de Manche : la cité côtière de Hamble, sur le détroit du Solent célèbre pour ses régates, face à l’île de Wight. L’autre site est le village ‘balnéaire’ de Dungeness situé sur la péninsule du même nom, devant le Pas-de-Calais et Boulogne-sur-Mer. L’Opération Pluto correspond donc à la partie maritime de l’acheminement de carburant par le Channel. Elle traverse le Solent par bateaux pour se submerger du côté est de Wight, depuis le village de Sandown, jusqu’à Cherbourg, plus précisément à Querqueville, à l’ouest du port. Ce premier réseau sous-marin est codé BAMBI. Il consiste en quatre lignes d’approvisionnement, deux HAIS et deux HAMEL pour un total de 280 miles (450 km). De Dungeness vers Boulogne-sur-Mer, dix-sept lignes dont onze HAIS et six HAMEL alignent un total impressionnant de 500 miles (800 km), elles se regroupent sous le code DUMBO. Nous laisserons de côté Bambi à Cherbourg dont le réseau s’écarte trop du Pas-de-Calais pour se concentrer sur la région boulonnaise...

Carte publiée en juin 1945 par le périodique technique Petroleum Times (1899-1949) ; elle ne présente que les pipelines principaux, nombres d’autres ont été censurés (After the Battle).

Remarquons malgré tout le développement impressionnant de pipelines à partir de Bambi : il passe par Alençon, Chartres, Châlons-sur-Marne, la capitale du Grand-duché du Luxembourg pour s’arrêter avant Francfort. L’extension de Dumbo semble nettement plus courte mais de Boulogne elle transite par Calais, Gand, le port d’Anvers, Eindhoven puis Emmerich en Allemagne. L’Opération Pluto est un succès stratégique important en faveur de la victoire finale. Et elle ne sera jamais découverte ni flairée par l’espionnage ou les reconnaissances de l’état-major du Führer. Mais… le ‘Jour le plus long’ se passe le 6 juin 1944 – il fêtera ses 70 ans à la fin du printemps prochain – et le port de Cherbourg n’est conquis que le 1er juillet 1944 ! Tandis que le port de Boulogne-sur-Mer ne se voit libéré que le 21 septembre 1944 – un autre anniversaire ! - par les forces canadiennes du Brigadier J. M. Rockingham (voir par ailleurs les chroniques sur ce site). Les ports artificiels Mulberry, les débarquements sur plages via LST (Landing Ship Tank) et les fameux camions citernes du Red Ball Express pilotés par des soldats américains ‘colored’ ont de beaux jours devant eux. 
En ce qui concerne les codes HAIS et HAMEL – il y en aura d’autres, rassurez-vous – les prochains paragraphes mettront de l’huile dans les rouages... 

Un véritable chef de guerre.
Au printemps 1942, l’idée germe aux Combined Operations Headquarters (le quartier-général des opérations combinées anglais) de pousser l’étude d’un réseau sous-marins de pipelines en vue de conforter l’approvisionnement en carburant sur le continent, sans toutefois supplanter les autres moyens conventionnels. Le Chef du QG combiné, le fougueux Vice-Admiral Louis Mountbatten, il a 42 ans à ce moment, s’empare du projet. Selon la légende, lors d’une réunion avec le Petrolium Department, Mountbatten demande à son secrétaire, Geoffrey Lloyd : « Pouvez-vous mettre un pipeline sous la Manche pour nous approvisionner en pétrole quand nous lançons l’invasion ? ». L’art de poser la bonne question ! En juin, l’affaire est conclue sous la supervision du Ministère des carburants et de l’énergie, Lloyd au sommet. Avec l’expérience de collaborateurs blancs sous le harnois : Arthur Hartley de l’Anglo-Iranian Oil Company, H. A. Hammick de l’Iraq Petrolium Company et B. J. Ellis de la Burmah Oil. Accompagnés d’ingénieurs créatifs tel Arthur Hartley, un spécialiste des câbles télégraphiques sous-marins qui donne la solution à l’acronyme HAIS : le ‘h’ pour son nom suivi des initiales de l’Anglo-Iranian et de la firme anglaise Siemens Brothers. HAMEL quant à lui correspond aux noms de ses deux inventeurs : H. A. Hammick chez Iraq Petrolium et B. J. Ellis de Burmah Oil. Lord Louis avait su s’entourer d’une équipe particulièrement inventive. Cela ne se fera pas sans mal.

HAIS et HAMEL késako ?
Un ‘tube’ HAIS provient de la technologie de la communication télégraphique, le cuivre ‘électrique’ disparaît pour faire place à une cavité formée par une mince paroi de plomb, l’ensemble étant protégé par une succession de couches de protection. Le HAIS est en fait un câble creux dans lequel on injecte de l’air sous pression, de l’eau ou, bien sûr, du carburant. Les essais se font avec un diamètre interne de deux pouces (5 cm) puis portés à trois (7,5 cm). Ce dernier supporte une pression de 1.500 livres par pouce carré (105 kgf/cm2). Après de multiples essais le débit atteint 100.000 gallons équivalant à 25.000 Jerrycans par jour pour un câble de 50 km, soit 454.000 litres. Des tentatives en conditions réelles sont effectuées à Chatham par 60 m sous la rivière Medway qui se jette dans l’estuaire de la Tamise. Les problèmes fusent mais sont rapidement résolus.

Le plomb interne du HAIS étant fragile, il est entouré sur toute sa longueur de différentes couches de protection dont du papier, du goudron, une tresse de fil de fer et un revêtement extérieur de jute ; cet enrobage est effectuée de manière quasiment automatique remarquable d’inventivité ; de g. à d., une photo technique d’après-guerre et un fragment de HAIS préservé (Combined Operations WS, Musée de la Libération de Cherbourg WS). 

La longueur d’un HAIS s’avère quasiment indéfinie, elle porte en milliers de mètres si la qualité de fabrication est excellente. L’avantage de ce système se situe dans sa maniabilité de manutention, sa souplesse, il se plie, ou plutôt (sans jeu de mots) s’enroule et permet ainsi un emport relativement aisé dans les cales de son navire transporteur et dérouleur. La technique est connue puisque fort identique à la pose de câbles télégraphiques sous-marins. Il ne reste plus qu’à manufacturer les câbles ce qui exige un effort logistique immense, trouver les bateaux qui devront le mouiller, former les équipes, stocker les sections finies, le tout sous un camouflage habile afin de ne pas risquer un bombardement des installations par la Luftwaffe. 

Dès sa fabrication, le HAIS se trouve stocké en rouleaux ; un rouleau se trouvant en cale du navire est déroulé au fur et à mesure de l’avance de celui-ci ; arrivé à destination, profitant du mouvement des marées, le navire se pose sur la plage et la dernière portion du HAIS est halée vers sa position finale et connectée à sa station de pompage ; de g. à d. : Le cargo militarisé HMS Latimer, son rotor de dévidement, un trawler HAIS, un bateau non identifié posé sur la plage à marée basse (© IWM T26, T28 & A28817, Universal Studio).

HAMEL profite d’une toute autre technologie, à l’instar d’un pipeline terrestre, il est constitué de tubes d’acier long de 12 m qui, soudés bout à bout, forment une ligne continue de 1.200 m autorisant sa courbure, la seule protection extérieure est une peinture anticorrosion. Sa section interne affiche cette fois 75 mm. L’utilisation de l’acier soulage celle du plomb plus rare et destiné à d’autres fonctions guerrières. La fabrication du pipeline s’avère aussi un exploit peu commun.

De g. à d. : la zone de stockage des éléments HAMEL, la structure inclinée reçoit les nouveaux éléments qui seront posés d’un seul geste sur la partie inférieure ; un Conundrum en phase de bobinage (© IWM T31, DR).

Le long tronçon est alors stocké dans une zone d’attente sur la côte, celle-ci prouve l’imagination des concepteurs et les lois de la physique : un ouvrier peut manier un tronçon d’un km à lui seul… dans un bruit impressionnant à 160 km/h (voir les notes). Le travail le plus délicat est la la soudure, les échardes internes et externes sont poncées puis la soudure est vérifiée par un spécialiste à l’aide d’un microscope. Ensuite, les reliquats ferreux sont expulsés du pipeline avec de l’air comprimé, enfin, une ogive est propulsée dans le pipeline pour assurer un nettoyage ‘par le vide’.

De g. à d. : un Conundrum vide accoste son ponton on y remarque un tourillon et la cabine supérieure pour le soudage des éléments ; un autre Conundrum ayant fait le plein de son pipeline HAMEL ; les personnages donnent une bonne impression des dimensions de l’engin (© IWM T30 & T54).

Conundrum, le tambour avec cônes.
Le transport et le mouillage de HAMEL ne s’effectue pas par un bateau de type HAIS, mais par des remorqueurs qui tirent et guident une énorme structure flottante rotative : le Conundrum. Son appellation est l’acronyme des mots anglais ‘cone’ et ‘drum’, le ‘un’ étant ‘ended’… Traduction ? ‘tambour terminé en cône’, les illustrations ci-dessous parlent d’elles-mêmes. Le pipeline HAMEL se voit simplement bobiné sur le Conundrum, le premier grand tronçon est fixé au tambour avec une bouée spéciale, dès qu’il est enroulé, le tronçon suivant est soudé sur place avec une méticulosité identique qu’en usine, et on passe à l’autre… Le tambour fixé momentanément à deux tourillons motorisés tourne : simple !

Deux vues du remorquage et dévidage d’un Conundrum avec ses trois remorqueurs, un couple tire l’engin, un autre contrôle une éventuelle dérive (© IWM T29, DR).

Lors de son bobinage, le Conundrum est déjà en flottaison, deux remorqueurs le tirent pendant qu’il se dévide par rotation constante de son HAMEL, derrière ce monstre marin un troisième assure la navigation en mer. Arrivé à sa destination, le Conundrum stoppe, la bouée spéciale est larguée et permet ainsi à un bateau de servitude de hâler le pipeline jusqu’à sa station de pompage. La vision d’un Conundrum peut laisser admiratif : 27 m de large et 12 m de diamètre pour un poids total chargé de 1.600 tonnes. Et pourtant il flotte, se déplace et se dévide. Pluto a bien mérité un bel os goûteux à se pourlécher les babines ! 

Dumbo Far à Boulogne-sur-Mer.
A Boulogne-sur-Mer la situation du port et de la ville offre une vision désolante. L’entièreté de la cité a été bombardée lors de missions ‘normales’ de la Royal Air Force ; à celles-ci s’ajoutent l’attaque du bunker de la base de vedettes rapides de la Kriegsmarine. A l’aide de projectiles spéciaux, les fameuses Tall Boy de six tonnes qui s’éparpillent mais dont au moins une explose dans le chenal d’accès du port. Face à l’arrivée de l’armée canadienne, le Generalleutnant Ferdinand Heim ordonne que tous les quais soient détruits. Le port ne sera utilisable qu’au 12 octobre.

Déjà à La Belle Epoque, l’Hotel du Pavillon Impérial/Imperial Pavilion Hotel comme peint en grandes lettres sur la façade et ‘IMPERIAL’ en lettres géantes sur toute la toiture, belle bâtisse imposante, connaissait l’influence de la promotion ‘retail marketing’ sur le public ; en septembre 1944 les édifices du front de mer sont détruits par les bombardements, Dumbo Far pose son réseau de vannes de régulation sur la plage, l’installation est couverte de filets de camouflage (DR, IWM via A. Searle).

Les bâtiments du boulevard Sainte-Beuve ainsi que le Casino ne sont que ruines. Le choix de l’emplacement d’arrivée de DUMBO FAR, tel est son code (‘far’ signifiant ‘loin’), doit d’abord se faire sur la plage d’Ambleteuse mais celle-ci étant trop minée par l’armée occupante, les coordinateurs se tournent vers la plage au nord de l’estacade à proximité immédiate du port. Dans l’espoir que ce dernier puisse être rapidement opérationnel après la libération de la contrée. Il y aurait alors la conjonction de Dumbo Far et de la flotte de pétroliers. Ce ne fut pas le cas.

Cette verticale tirée de la mission C.D.P. 219/cliché 10440-V du 1er janvier 1945 offre une vision saisissante du front de mer ; 1) l’aboutissement de Dumbo et sa station de vannes régulatrices, 2) les trois pipelines encore indépendants qui vont se réunir en une ligne commune en 3) et monter vers le Fort de la Crèche ; en A) le boulevard Sainte-Beuve doté d’un mur anti-tank difficilement discernable, B) la statue de San Martin, C) le mémorial du Capitaine Ferber, D) les ruines de l’hôtel Imperial, et en E) la poudrière napoléonienne sur le plateau ; le dispositif de défense allemand s’articule de g. à d. pointé en jaune, un blockhaus Vf pour canon de 3,7 cm Pak, un autre Vf pour mitrailleuse, un bunker pour troupes, une casemate pour projecteur, une pour mitrailleuse suivie d’un bunker R 600 et un emplacement pour 3,7 cm Pak, quelques autres positions parsèment la zone (© GEOPORTAIL, RD).

La lande de la péninsule de Dungeness n’est bordée sur sa côte de la Manche que par ce petit village constitué de villas et autres bungalows ou quelques rares édifices commerciaux. La plupart des habitants ont fui les lieux trop exposés aux ambitions allemandes. Pluto y creuse son trou : une série d’habitations sont réquisitionnées. Elles servent d’abris aux matériels de pompage. Les installations en plein air sont dûment camouflées ainsi que le pipeline nourricier. La tromperie visuelle s’avère impeccable. Un bâtiment fabriquant de la crème glacée, en temps de paix s’entend, sert d’abri à de la machinerie, il existe toujours. A la moustache d’Hitler !
La zone de la plage comprise entre l’estacade nord du port de Boulogne-sur-Mer et la promenade avant le boulevard Sainte-Beuve, où se trouvent la statue équestre du Général José de San Martin et le mémorial du Capitaine Ferdinand Ferber, actuellement un parking, est dénommée par la Kriegsmarine ‘Wn 225 Strohblume’, le nid de résistance n° 225 ‘fleur immortelle’. Les ruines du splendide casino de Boulogne-sur-Mer, laissées à l’abandon depuis la défaite française de mai 1940, sont jouxtées par un bunker type H 611 équipé d’un canon français de prise de 155 mm. La casemate est actuellement inclue dans le bâtiment Nausicaa et servirait de salle de servitudes de la piscine des otaries. L’entièreté des constructions bétonnées allemandes du Wn 225 a disparu mais la légende de la photographie aérienne vous renseigne les principales.

Cette autre verticale toujours tirée de la mission C.D.P. 219/cliché 10447-V du 1er janvier 1945 précise un tant soit peu la station finale de Dumbo Far, sans aucun camouflage mais il est hasardeux de discerner les vannes régulatrices avec précision sans une version haute définition du cliché. Les ruines du casino sont impressionnantes, la casemate H 611 pour tir sur buts marins crève l’écran ; on remarque quelques véhicules à proximité des vannes ainsi que des bâtiments non identifiés (© GEOPORTAIL).

Une station intermédiaire près du Fort de la Crèche.
La seule source en notre possession offrant de l’information est celle d’Adrian Searle dont voici la traduction : « A Boulogne, les pipelines sont échoués sur la plage près de l’hôtel Impérial, sur le front de mer, où un système de valves collectrices et un réservoir sont installés pour des tests. De là le carburant était pompé vers le haut de la colline (sic) par trois lignes parallèles de 6 pouces (15 cm) aux citernes de 1.200 tonnes et les installations de pompage près du Fort de la Crèche, au nord de la ville. Ici des connections étaient réalisées avec le pipeline terrestre, aussi de 15 cm, qui passait par Calais et se poursuivait sur quelque 200 miles (320 km) par la Belgique… ». Comme écrit par ailleurs, direction les archives pour plus de précisions, britanniques ou boulonnaises ? A remarquer le pluriel : ‘aux réservoirs’…
L’illustration ci-dessous présente les lieux en 1946. Allez savoir…

L’extrait de ce cliché de la mission C.D.P. 116/11 du 15 avril 1946 montre en 1) le fort de La Crèche, 2) les débris du bunker M 270 qui avait été construit sur la route de Terlincthun, 3) le terrain de football de Moulin Wibert sur lequel se remarque une fouille circulaire qui pourrait être l’emplacement d’une citerne relai de Dumbo Far, 4) un dispositif allemand inconnu déjà repéré sur d’autres photos de la R.A.F., 5) la stèle de la Légion d’Honneur ; malheureusement il ne subsiste aucune trace de pipeline ; en insert, à titre d’exemple un couple de cuves sur une position inconnue (© IGN print officiel de RD, DR).

Les performances de Pluto ?
Ah, si l’ouverture de la tête de pont du débarquement du 6 juin 1944 s’était mieux développée… Avec des ‘si’ Paris aurait été libéré en juillet. Or, le seul ravitaillement, hormis celui sur plages mêmes, dans les jours qui suivent le D-Day est effectué par petits pétroliers via Port-en-Bessin, la pose de pipelines terrestres vient plus tard, on les nommera par facilité ‘Pluto’, mais ce n’est peut-être pas tout à fait exact. Passons. La prise de Cherbourg s’effectue le 26 juin par les troupes d’un jeune General US qui aura une carrière exceptionnelle : Joseph Lawton Collins dit ‘Lightning Joe’.
Après multe tâtonnements et problèmes qu’il serait trop long de relater ici, Bambi n’est vraiment opérationnel que le 22 septembre ! Les aléas de la Bataille de Normandie, de la prise du Havre, du passage de la Seine, du bon recul des unités allemandes soit dit en passant, le carnage de la poche de Falaise n’est qu’une demi victoire Alliée, font que les brigades canadiennes n’atteignent Boulogne-sur-Mer que le 21 septembre. Une succession de déboires et une météo peu favorable pousse Dumbo Far à n’entrer en action que le 27 octobre. Lentement. Les difficultés de mise en place sont décrites dans le livre d’Adrian Searle. Un aperçu statistique des performances globales de Pluto peut se résumer comme suit : jusqu’à la fin de la guerre, près de 5,2 millions de tonnes (anglaises) sont distribuées aux forces Alliées en Europe, dont 4,3 millions de tonnes par la Manche, soit 84 %. La contribution de l’Opération Pluto se monte à 379.000 tonnes soit 8 % du chiffre énoncé plus haut ou un arrivage quotidien de 1.800 tonnes ; la balance entre Bambi et Dumbo n’est pas connue mais il est à supposer que ce dernier étant le plus important vu son développement de 800 km de lignes l’emporte. Dumbo, le sympathique éléphant volant, atterrissait à Boulogne-sur-Mer ! Ces chiffres sont confirmés de bonnes sources et repris dans les écrits de Sir Winston Churchill. Le Commandant suprême des Alliés, le General Dwight David Eisenhower insiste : « C’était le second projet osé après les ports artificiels ». Une sorte d’arme secrète dont le Reich comptait profiter, pendant la Bataille des Ardennes fin 1944 : les Panzer devaient se saisir des réserves Alliées sur le terrain pour réussir leur mission. 

Demeurent-ils des vestiges ?
Immédiatement après la fin des hostilités, Bambi et Dumbo, sur les plages et au fond des eaux, ainsi que les pipelines terrestres continentaux sont démantelés. L’acier et le plomb sont récupérés et recyclés. Sur l’île de Wight et à Dungeness de petits musées sont ouverts au public, subsistent également des portions en ruines sur quelques plages ; en France, Belgique et Hollande il ne semble pas y avoir de reliques ou alors un mètre de tuyau dans un coin sombre d’un musée local ; il n’existe pas (à notre connaissance) d’inventaire à ce sujet. Tous les Conundrums furent ferraillés, les usines ont été remplacées par d’autres, une estacade sur la Tamise combat le temps. Il est certain que des 1.250 km de HAIS et HAMEL tout n’a pas été récupéré et que des dizaines ou des centaines de km reposent encore sous la Manche, 3.300 tonnes des 5.500 tonnes de HAMEL sont récupérées en 1949. Tandis que 23.000 tonnes de plomb le furent en 1946.

Une salle de contrôle de Pluto ; une pompe préservée au Musée du Shanklin Chine & Browns Golf Course et un bon croquis issu d’un magazine non identifié décrivant la méthode de bobinage d’un HAMEL sur un Conundrum (DR, My Isle of Wight WS, DDay-Overlord WS).

Quant à y voir de près, même notre ami Pluto hésiterait à plonger. Dommage, l’Opération Pluto était pourtant une remarquable aventure technologique, un Conundrum dans un musée cela en jetterait ! Ceux-ci furent-ils réutilisés pour le démantèlement ? Quelles en sont d’ailleurs les dates exactes ? Le livre définitif sur l’Opération Pluto n’est peut-être pas encore édité, il sera sans doute nécessaire de passer de longues vacances dans les archives britanniques et dans celles des divers partenaires civils. Cela dit, les autorités de Sa Majesté, à la fin du conflit et dans l’immédiat après-guerre, rencontraient d’autres priorités d’ordre économique ; l’aspect mémoriel étant supplanté par la survie de la nation et sa reconstruction. Notre camarade Frédéric Beigbeder le soulignait justement : « Le ‘devoir de mémoire’ est une expression idiote ; disons que nous n’avons pas droit à l’amnésie ». Dans l’espoir que cette chronique…

Robert Dehon.

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notes sur l'auteur

SOURCES

Les sources écrites consultées en ma possession sont les suivantes: 
«PLUTO, Pipe-Line Under The Ocean», Adrian Searle, Shankin Chine, 1995 (ce livre mérite vraiment une traduction française).
«Quand l’or noir coulait à flots / The supply problem of the Allies», Philippe Bauduin, Heimdal, 2004.
«Pluto : Pipeline under the ocean», Karel Margry, After The Battle Magazine n° 116, 2002.
«Forteresse Boulogne-sur-Mer 1939-1944», Alain Chazette et al, Editions Histoire et Fortifications, 2007.
«Le Boulonnais dans la tourmente», Guy Bataille, vol. 3 de 4, Monom, 1975.
De nombreux sites Internet, le plus souvent en anglais, sont consultables ; aucune (!) des sources ne propose les photos aériennes du GéoPortail.
GéoPortail, subdivision du site de l’IGN France, est un excellent outil et mérite un coup de chapeau.
Les deux clichés illustrant cette chronique sont publiés en conformité avec son règlement, j’ai ajouté le logo aux fins de promotion de son action.
Tous les clichés provenant de l’Imperial War Museum sont publiés selon les termes ‘IWM Non Commercial Licence’. Je rappelle aussi le site Internet du passionnant magazine «After the Battle» : www.afterthebattle.com le site propose un index performant de ses derniers 162 numéros.

REMERCIEMENTS

A Hervé Olejniczac pour ses conseils et aides en tant qu’historien du Mur de l’Atlantique et auteur de plusieurs livres traitant de cette histoire et à Gilbert Goddère qui a connu la Manche ‘as the back of his hand’ en tant que commandant d’un… pétrolier de la Marchande belge.

NOTES

Toutes les mesures anglaises sont converties ‘à l’arrondi’.
Un film documentaire très intéressant est visible sur YouTube, voici le lien. Le clip de plus de 35 minutes provient de la firme US ICoTA, sa version sur DVD est payante ($25).
Les sociétés qui ont participé à l’Opération Pluto, d’une manière ou d’une autre, sont au nombre d’une quinzaine, auxquelles s’ajoutent quasiment tous les départements militaires britanniques dont la Royal Air Force pour la couverture aérienne de protection. 
 

 

 

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