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Chroniques Historiques / La curieuse histoire de Britannia.
Un hôtel ‘4 étoiles’ à la Pointe de la Crèche ?

La détection sonore : l’oreille en coin

Le 23 juillet 1914, l’Autriche-Hongrie lance un ultimatum à la Serbie où, le 28 juin, des Serbes bosniaques avaient assassiné l’héritier du trône, l’archiduc François-Ferdinand lors d’une visite à Sarajevo. La situation politico-diplomatique était déjà depuis longtemps exacerbée et la menace de guerre de l’empire austro-hongrois, fortement soutenue par l’Empire allemand de Guillaume II, met en place un système d’alliances. La Triple-Entente reprenant la France, le Royaume-Uni et la Russie d’un côté, la Triple-Alliance soit l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie de l’autre. L’on sait que de nombreux autres pays choisiront d’accompagner l’un ou l’autre camp.
L’armée du Reich s’est préparée depuis une dizaine d’années à une guerre contre la Russie mais ne peut envisager une confrontation sur deux flancs : dès lors la France doit être vaincue afin d’avoir les coudées franches pour mettre à genoux la Russie. Les forces en présence, Entente et Alliance, sont relativement à parité, le Reich l’emporte de par son dynamisme militaire et sa population. Le maréchal-comte Alfred von Schlieffen propose au chef d’état-major allemand Helmuth von Moltke un plan original : le coup de faux. Celui-ci consiste à attaquer par la Belgique et le Grand-duché du Luxembourg afin d’envelopper par ses arrières l’armée française et ses forts d’arrêt aux frontières de l’est. 

Le fléchage en rouge présente les mouvements des diverses armées allemandes tel von Schlieffen l’envisageait ; l’étirement de la logistique, le coup de frein en Belgique et la réaction française mirent à mal ce plan qui se muât dans la bataille des frontières (Tinodela/Wikipedia).

Le 3 août, le Reich envahit la Belgique, le Roi Albert 1er, s’appuyant sur le traité de 1831 qui garanti les frontières du pays, en appelle à la France et au Royaume-Uni. Le 4 août, le Royaume-Uni déclare la guerre à l’Allemagne. Le même jour, le Président de la République française Raymond Poincaré, devant les deux chambres, institue l’Union sacrée. Les armées françaises et britanniques s’engagent sur le sol belge : c’est un échec, elles doivent refluer vers la France. Par contre, le Reich a perdu du temps et diverses erreurs tactiques de ses généraux font de sorte que le plan Schlieffen échoue.
Nous savons que cette série de mouvements offensifs - la guerre des frontières - sont stoppés sur la Marne par la contre-attaque volontaire du général Joseph Joffre. Le front se stabilise ensuite dans ce qui est appelé la ‘course à la mer’, grosso modo en résulte une ligne de front partant au nord de Nieuport sur la côte belge à la Lorraine : le début de la guerre des tranchées. Les combats qui dureront quatre longues années se passent essentiellement en France avec les rebonds offensifs, de part et d’autre, que l’on connaît.

 

La construction du gros-œuvre du monument inséré dans le cavalier et ce dernier achevé qui domine le chenal du port (RJD).

Les Tommies arrivent !
Dès l’ouverture des hostilités, le Royaume-Uni envoie quatre divisions d’infanterie en Belgique sous le commandement du General Sir John French. Elles débarquent, de nuit sur des paquebots et des ferries, à Boulogne-sur-Mer le 13 août sous la protection d’unités de la Royal Navy qui sécurisent le détroit du Pas-de-Calais. La vitesse d’exécution de ce qui sera appelé le British Expeditionary Force – BEF est un fait militaire remarquable et les troupes anglaises sont accueillies sous les vivats des civils français, les journaux parisiens en font un écho dithyrambique. Curieusement ou par chance, ce même jour, George Curnock, journaliste au journal Daily Mail, se trouve en vacances à Boulogne-sur-Mer et est témoin de la liesse populaire et, surtout, de l’enthousiasme des Tommies… qui chantent à tue tête « It’s a long way to Tipperary » !
Pour la petite histoire, ce sont les Seaforths des Argyls and Sutherland Highlanders, 2e bataillon d’infanterie du régiment royal d’Ecosse qui furent les premiers à poser les godillots sur le quai du port. Rappelons encore que 1.700.000 soldats britanniques transitèrent par Boulogne-sur-Mer entre 1914 et 1916 et qu’un rapport français indique pour la période le stationnement de plus de 1.200 officiers et 70.000 hommes de troupe dans la ville : des chiffres assez impressionnants !
Quatre années plus tard, le 10 novembre 1918, le Kaiser Wilhelm II quitte son grand-quartier-général privé situé dans la villa Le Neubois à Spa en Belgique pour prendre un train à la gare de la ville ; il quitte le convoi dans le village de La Reid, à quelques kilomètres de là pour s’engouffrer dans une voiture qui le conduit à Eysden en Hollande : abdication rocambolesque et fin de la Grande Guerre qui a fait 12 millions de victimes.

Un des projets d’aménagement du site, auteur inconnu, notons que le bouclier est au sol, qu’un lion est en poste qu’il y a huit plaques ainsi que l’épée (G. Bataille, miniature RD).

Vingt ans après, c’est presque du Dumas.
Nous sommes en 1938 et à nouveau la situation en Europe inquiète... fortement ! Depuis 1933 la République de Weimar a basculé dans le clan du nazisme, Herr Reichskanzler Hitler comme on dit dans le monde diplomatique, se dote d’une armée qui ne sera pas d’opérette à ‘l’auberge du cheval blanc’, sa vision rédemptrice de l’Allemagne s’accompagne d’un rêve d’élargissement territorial. Surtout vers l’est. Et comme en 14, la France doit être muselée, l’Angleterre – England ! – cantonnée dans son empire, dans l’attente qu’il se morcelle. Herr Hitler comme on dit dans les salons, que le peuple allemand suit dans une grande majorité, impressionne. Ce ne sera pas le coup de faux, mais les Ardennes. ‘England’ est frileuse, la France désordonnée. Est-ce cette situation compliquée qui donne à Ficheux l’idée de commémorer l’arrivée des Tommies à Boulogne en 1914 ? Histoire de donner un coup de pouce à la jadis Triple-Entente ? Il est difficile de conclure, cette histoire ne mérite qu’un livre avec un bon index et des sources, ni plus ni moins. Or, l’idée prend forme et se réalise. 

Guy Bataille relate : « Britannia avait coûté la bagatelle de 1.300.000 francs valeur 1938. L’idée avait été lancée par Charles Ficheux, un armateur, qui s’était ouvert de son projet à M. Nouard et à M. H. S. Bradbrook, alors vice-consul de Grande-Bretagne à Boulogne. Marcel Lacroix avait tout de suite encouragé M. Ficheux à poursuivre la réalisation de son projet. Un comité de patronage avait été formé et une souscription avait été lancée sous la forme de vente d’insignes pour financer la construction d’une statue haute de douze mètres cinquante, dont le bouclier avait quatre mètres de diamètre ». Le comité avait à sa présidence Roger Farjon, vice-président de la Chambre Haute (Sénat) et industriel célèbre de Boulogne-sur-Mer.

Il est donc décidé d’implanter la statue Britannia au pied du cavalier de la digue Carnot, actuellement le quai Amiral Huguet près du bassin Loubet ; où se situe la vigie de la capitainerie, construite de 1985 à 1987 selon les plans des architectes Klein et Huret, elle est opérationnelle depuis 1987.
Le sculpteur Félix-Alexandre Desruelles, membre de l’Institut et de l’Académie des Beaux-Arts, façonne la figure allégorique d’une Minerve, déesse de la guerre en Rome antique, brandissant à droite un trident et à gauche un bouclier, la poitrine couverte d’une cuirasse à écailles. La statue s’élançait de 15 m. Le socle et l’arrimage de la statue sont confiés à l’architecte Georges Dufetel sont constitués de béton armé et de moellons de grès, cette armature comprenant un escalier à vis et un ascenseur. Le parachèvement fait appel à du marbre boulonnais et à une série inclusions de granit provenant des Dominions, tels l’Irlande, le Canada ou l’Inde. La hauteur totale de l’édifice avoisine les 30 m.
Une épitaphe reprenant le texte « Ce monument est érigé en commémoration de l’arrivée en 1914 des troupes britanniques, par un comité d’anciens combattants boulonnais et grâce à une souscription nationale. Il a été remis à la ville de Boulogne-sur-Mer et inauguré par MM. les maréchaux Lord Cavan et Pétain, le 19 juillet 1938 en présence de LL. MM. le roi Georges VI et la reine Elisabeth » achève le monument, ainsi que le nom Britannia en ronde-bosse.

Belle étude du site du monument Britannia avec la ville en arrière-plan (Arch. Bou-s-M).

Le journal L’Ouest-Eclair : «Dès 10 heures du matin, les personnalités officielles et les invités se rassemblaient au pied de la statue. Une compagnie du 43e Régiment d’infanterie de Lille, la musique des Grenadiers de la Garde vinrent prendre place, vers 11 heures, au pied de la tribune construite pour les recevoir. On remarquait notamment MM. Farjon, vice-président du Sénat, président du Comité Britannia; Ficheux, secrétaire général du Comité, le promoteur de l'idée d'honorer le débarquement des Tommies sur le territoire français. Puis arrivèrent le maréchal Pétain et lord Cavan, représentant du roi d'Angleterre. Tout autour, sur la butte qui domine le port, avec leurs drapeaux, les délégations d'anciens combattants».

A 11h30, débutent les discours. D’abord Farjon, ensuite Delozière, adjoint au maire, le marquis de Vogué, membre de l'Académie Française. Puis, le Maréchal Pétain : « L'histoire de la guerre a montré à quel point les conseils d'amitié du maréchal Kitchener ont été appliqués. Pour la première fois sur la terre de France… les soldats français pouvaient répondre à l'appel d'une sentinelle britannique par ce mot de ralliement : Amis ». Répond Lord Cavan : « Je suis appelé à inaugurer le monument Britannia au moment où notre roi accompagné de la reine débarqueront dans votre port, lors de leur première visite officielle comme souverains à M. le Président de la République. Pouvait-on choisir un moment plus propice, plus dramatique ? ». Il poursuit son discours par cette phrase : « Non loin d'ici se dresse un autre monument élevé à l'endroit où le grand Napoléon assembla ses armées pour envahir l'Angleterre. Mais les eaux de la Manche nous sauvegardèrent. Puisqu'il a été possible, après 140 ans de luttes, pour de vaillants ennemis, de se lier par la plus étroite amitié, ne sommes-nous pas en droit d'espérer - tout en priant pour cela - qu'une grande réconciliation pourra se faire partout en Europe et que suivant ces nobles exemples, la paix se signalera par des victoires non moins éclatantes que celles de la guerre ».

L’Union Jack claque au vent tandis que le Royal Yacht ‘Enchantress’ s’engage dans le chenal du port passant devant le monument Britannia en ce 19 juillet 1928 (Arch. Bou-s-M/VDN). 

En effet, depuis 1933, l’Allemagne a un nouveau chancelier, Adolf Hitler, qui militarise à outrance. La Tchécoslovaquie est déjà tombée sous le joug nazi, la Pologne va suivre, la Seconde Guerre mondiale aussi.
Le journal L’Ouest-Eclair : « Au moment où ces paroles étalent échangées, le yacht royal Enchantress, ayant à bord leurs Majestés George VI et la reine Elizabeth, entrait en rade. Le voile aux couleurs britanniques qui recouvrait la statue tomba. Les souverains jetèrent un coup d'œil vers « Britannia ». La cérémonie d'inauguration était terminée ». 
Curieuse histoire… D’importantes personnalités sont réunies, les discours sont éloquents mais la population de Boulogne, à son grand dépit, est maintenue strictement à l’écart de la commémoration, ce qui n’est pas relaté dans la presse. Leurs Majestés défilent sans arrêter le yacht royal, pas de ‘Last Post’. Il faut dire que les souverains se dirigeaient vers Paris où ils allaient rencontrer le Président de la République, Albert Lebrun, et discuter de la situation politique internationale, tout comme de l’amitié franco-britannique. Il était temps ! Cela ne suffira pas.

La statue de Britannia explose, le piédestal va suivre ; le photographe est inconnu, il a pris des risques… (Arch. Bou-s-M/VDN).

Britannia, un pied de nez au Reich ?
La Bataille de France prend fin avec l’armistice du 22 juin 1940, signé dans le wagon de la victoire de 14-18 à Compiègne. Les troupes allemandes occupant Boulogne-sur-Mer sont sous les ordres du commandant de place Major Dr. Weisman, rapidement remplacé par le très dur Hauptmann Joksch ; depuis le 6 juin la 254. Infanterie-Division occupe Boulogne et ses environs. Si la statue de Don José de San Martin, sise boulevard Sainte-Beuve, est rapidement protégée par des sacs de sable et autres planches, l’intention est géopolitique : l’Argentine peut accueillir les navires de la Kriegsmarine qui maraudent dans l’Atlantique sud. Le ‘cuirassé de poche’ Admiral Graf Spee dont son commandant KzS Hans Langsdorff assez exalté se trompe en allant se réfugier à Montevideo, en Uruguay. Passons. Quant à Britannia, la haine l’emporte, elle est dynamitée par un peloton de ‘Pionieren’, les spécialistes affectés aux destructions d’obstacles. Il a été suspecté que la statue servait d’amer, soit un repère géographique côtier. Bien entendu. Aussi d’une revanche sur le fait que l’Amirauté anglaise avait mis sous embargo les navires français qui avaient rallié les ports du Royaume-Uni, précise Guy Bataille.

Décombres de Britannia, un bunker a été construit sur le cavalier (Arch. Bou-s-M/VDN). 

La curieuse histoire de Britannia fait assez bien écho ce que Sir Winston Spencer Churchill déclarait dans un discours à la Cincinnati Society le 16 janvier 1952 : «Alors que l’histoire déroule son ruban par des voies étranges et imprévisibles, nous avons peu de prise sur l’avenir et aucune sur le passé».

Robert Dehon.

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POUR ALLER PLUS LOIN...

It’s a long way to Tipperary.

Cette chanson de ‘marche militaire’ est connue dans le monde entier, écrite par Jack Judge et Harry Williams en 1912. C’est sur une scène de music-hall londonien que Florrie Forde l’interprète pour la première fois en 1913. Mais elle devient un ‘tube’ quand les Connaught Rangers, du 2e bataillon irlandais de la 5e brigade de la 2e division du BEF, la chantent à Boulogne-sur-Mer en ce 13 août. George Curnock du Daily Mail, conquis par la verve du refrain, rapporte les faits dans son journal le 18 du mois. Fameuse petite histoire dans la grande ! En voici le texte et reprenez avec moi (vous pouvez aussi siffler si vous voulez):

It's a long way to Tipperary,
It's a long way to go.
It's a long way to Tipperary
To the sweetest girl I know!
Goodbye Piccadilly,
Farewell Leicester Square!
It's a long long way to Tipperary,
But my heart's right there.

Traduction française
La route est longue jusqu'à Tipperary,
La route est longue pour y aller.
La route est longue jusqu'à Tipperary,
Jusqu'à la fille la plus douce que je connaisse !
Au revoir Piccadilly,
Adieu Leicester square !
La route est longue, longue jusqu'à Tipperary,
Mais c'est là qu'est mon cœur.

Ah, oui, Tipperary (en irlandais Tiobraid Árann, j’ignore la prononciation) est une ville située au sud-ouest du Comté de Tipperary en Irlande. Enfin, voici un lien pour en écouter une version typique de la Grande Guerre, gratouilles 78-tours comprises : cliquez ici 

REMERCIEMENTS

A Frédéric Vaillant, la Voix du Nord, bureau de Boulogne-sur-Mer.

SOURCES

«The First World War», John Keegan, Pimlico, 1999. Traduit en français.
«Le Boulonnais dans la tourmante» tome 2, Guy Bataille, Pierru, 1972.
L’Ouest-Eclair, article non signé du 29 juillet 1938.
La Voix du Nord, article de Frédérique Vaillant du 1er juillet 2010.
Notice IA62000042 du Service régional de l'inventaire Nord-Pas-de-Calais.
«Le monde selon Churchill», François Kersaudy, Tallandier, 2011.

NOTES

Tommies: pluriel de Tommy, diminutif de Thomas; c’est Rudyard Kipling qui immortalise l’expression provenant du nom d’un soldat anglais ‘Tommy Atkins’ dans son poème éponyme de 1892 ; déjà lors de batailles contre Napoléon, l’expression était utilisée.
Lord Cavan: Field Marshal Frederick Rudolph Lambart (1865-1946).
Le ‘Last Post’ est une courte mélodie interprétée au bugle ou à la trompette lors de commémorations du Commonwealth pour ceux tombés à la guerre.
Cavalier: terme de fortification, massif de terre renforçant un bastion.
Pour les amateurs de bunker archéologie (ahem !), la villa Le Neubois où s’était installé le Kaiser est équipée, en son sous-sol, d’un véritable bunker qui peut être rarement visité lors des Journées du Patrimoine belges.
L’auberge du cheval blanc: ‘Im weissen Rössl’ est une pétillante opérette allemande en trois actes de Ralph Benatzky créée en 1930, elle est reprise pour l’instant à Paris.
En 2004, est inaugurée, promenade Jean Muselet (quai Gambetta), une sculpture métallique haute de 7 m de Bruno Maillard appelée ‘L’Entente cordiale’ remplaçant Britannia ; l’acier est perforé des cartes de la France et du Royaume-Uni jointes par deux mains stylisées. Malgré le talent de l’artiste – et 66 ans après… - l’œuvre ne fera pas d’ombre à Britannia, glorieuse et véritable amer du port.
 

 

 

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