ACCUEIL LE FORT DE LA CRECHE CHRONIQUES HISTORIQUES LIENS CONTACT
  Accueil > Chroniques Historiques > Un hôtel ‘4 étoiles’ à la Pointe de la Crèche ?  

Chroniques Historiques / Un hôtel ‘4 étoiles’ à la Pointe de la Crèche ?
Vimy

La curieuse histoire de Britannia

Déjà, quelques casemates du Mur de l’Atlantique avaient été rayées de la carte, mais, ce jour-là, le 12 décembre 1983, La Voix du Nord titrait : ‘La Crèche: c’est enfin l’enfantement!’. Un bunker explosait, le vrai nettoyage commençait sur le promontoire. Depuis 1978, le Conservatoire du Littoral gérait le terrain, parant au plus dangereux, finalement, une partie des blockhaus fut enfouie et une autre abandonnée aux vents de la Manche, tel que l’on peut les apercevoir aujourd’hui. 
Entre-temps, l’intérêt historique et patrimonial s’est franchement imposé et les vestiges bétonnés des deux Guerres mondiales, ainsi que des fortifications remontant plus dans le temps, ont bénéficié d’une certaine protection. Soit officielle, soit par le biais d’associations. Cette démarche a un coût… qui actuellement frise des sommets, parfois hors d’atteinte. En mars 2011, c’est tenu sous l’auspice du Fortress Study Group britannique un symposium réunissant huit pays ayant pour thème ‘Fortifications at risk’ – fortifications en danger – à Londres. Le but: chercher des solutions pour financer les préservations. Parmi les idées évoquées ressort l’aspect de l’utilisation hôtelière des sites. Idée folle? 
Une étudiante en architecture, pour son travail de fin d’études, s’est passionnée pour la Pointe de la Crèche. Elle ignorait tout du symposium.

Lola rêve-t-elle ? En tout cas, elle n’hésite pas à parcourir le terrain afin de vérifier l’exploitation de son idée.

L’école de la débrouillardise. 
Lola Chauvel a 25 ans et elle étudie à l’Ecole Bleue à Paris, dans le 11ième. Elle pratique comme sport de pointe l’informatique et ne rechigne pas à utiliser son imagination afin de trouver un sujet original pour se démarquer de ses condisciples d’études en architecture d’intérieur et de design. « Depuis toute petite je suis plongée dans un environnement architectural, une affaire de famille en quelque sorte…L’espace, les volumes, le souci du détail, font du métier que j’ai appris durant ces cinq années d’études, une passion ; j’aime l’idée de faire un métier qui me procure du plaisir tout en en procurant aux personnes qui font appel à mes services », indique Lola.
S’intéressant aux réalisations de constructions bétonnées, elle connaît le fameux livre ‘Bunker Archéologie’ de Paul Virilio, qui a ouvert l’espace de réflexion à nombre d’entre-nous : les amateurs de fortification. 
Ce qui lui met sans doute la puce à l’oreille : un bunker abandonné ne pourrait-il pas être réaffecté en une nouvelle mission ? Le gros-œuvre n’est-il pas déjà sorti de terre ? Pour l’instant, Lola ne connaît pas bien la dite ‘bunker archéologie’, par contre sa documentation contient les références de plusieurs architectes qui ont osé se frotter à ses mastodontes : Nicolas Moulin, Cyprien Gaillard, Andrea Strauss, Nicolas Lacey, Claude Parent, sans oublier Charles-Édouard Jeanneret-Gris plus connu sous le pseudonyme Le Corbusier.
Lola active le moteur de recherche de son Mac… et explore. Peut-on parler de miracle mais elle tombe sur OpaleHistoires.com et ses chapitres concernant la Crèche. Est-ce alors la bouffée d’air iodé couplée au splendide panorama de la baie de Saint-Jean qui cristallisent ses idées ? Laissons-lui ce secret.
L’année dernière, un courriel concis s’abrite dans ma boîte de réception : j’approuve et me lance dans cette petite aventure. Je lui envoie de la documentation, elle pose des questions, j’y réponds… cela me semble une gentille routine. Ce que j’ignore c’est que la demoiselle bosse ! Fort même.
Les échanges s’estompent, puis, un jour, Lola m’apprend que son projet fera l’objet de son travail de fin d’étude, qu’elle a visité le fort et le promontoire. Ensuite, juste un mot : l’examen est pour demain. Un jour ou deux plus tard, ceci : « J’ai eu mon diplôme avec les félicitations du jury pour l’ensemble de mon travail ! La meilleure mention donnée ! ». Diable, maintenant nous sommes dans le cœur du sujet ! 

 

Les plans des Royal Engineers sous la main, il est temps pour Lola d’activer les petites cellules grises et d’entamer les premiers crayonnés… 

Architecture survivante entre oubli et reconversion. 
Bien sûr, une reconversion peut-être simplissime, une casemate abandonnée se tourne en bergerie, une position en forme de champignon bétonné du littoral albanais abrite un ‘bar-kafe-hamburger-sanduic’. D’autres s’avèrent nettement plus réfléchies telle l’adaptation en appartement et parking privé d’une kolossale tour de DCA (Flakturm) à Berlin. « L’architecture est un art de service et d’usage exprimant la volonté de faire trace. Sa création est pour un but et des fins précises dans un temps défini. Elle a la capacité de s’inscrire dans le temps mais sa fonction ne répond pas toujours aux besoins des époques. L’usage du site peut évoluer, être oublié, abandonné. La création architecturale n’est pas figée dans le temps, elle a la capacité de s’adapter, de se reconvertir », souligne Lola. 
Certes, notre jeune parisienne apprécie les contrastes, à la fois dans sa vie et dans son travail. Son école privée offre un enseignement pluridisciplinaire dynamique permettant de s’exprimer en nombre de techniques mais il y a le diplôme à chercher au bout de la séquence ! Choisir comme thème final la rénovation de bunkers ne manque pas d’un certain culot. D’une certaine prise de risques, quoi ! 
Elle s’explique avec un aplomb que ne renierait pas le lieutenant Columbo : « Juste une minute, construire un hôtel sur la Crèche n’a pas pour but de tout détruire et reconstruire mais de jouer sur un contraste entre sa brutalité et la finesse de l’aménagement, tout en conservant l’esprit de recherche qui est son activité principale ». A l’inverse de la côte belge qui, sauf quelques arpents dunaires heureusement actuellement protégés des appétits des requins, ressemble étrangement à un mur de béton. 

… suivis par les feutres de couleur, la palette graphique et les post-it couverts d’annotations; elle en réalise des dizaines.

La céramique en architecture.
Le design italien d’un sèche-cheveux provenant de Corée du Sud imprime certainement son impact mais il sera démodé dans six semaines, le temps que la cargaison sur le navire pour Le Havre aura accosté. Lola préfère s’appuyer sur une tradition de qualité ancestrale française et imagine un partenariat avec la Manufacture Nationale de Sèvres – sa passion ! – pour la décoration interne des bunkers. Bien entendu, n’ayant pas sous la main l’infrastructure industrielle de cette noble entreprise, il lui faut une fois de plus imiter et mettre les mains à la pâte. 
En fait, ajoute Lola, le partenariat a réellement eu lieu et j’ai pu expérimenter mes tests de matières avec des personnes admirables qui m’on donnés de leur temps et de leurs expériences pour m’apprendre quelques ficelles du métier.

Le béton brut a son charme mais avec les années mieux vaut le rafraichir avec des textures s’inspirant de la matière rencontrée in situ ; elles servent à la confection des maquettes.

Question d’imagination, toujours ! Il s’agira, bien sûr, de maquettes mais lisez ce qui suit : « J’ai choisi de réhabiliter la Pointe de la Crèche en hôtel de luxe ; le contraste entre ces architectures et un ‘resort’ comme disent les Américains est déjà fort mais pour être encore plus lu dans l’extrême, le travail de la porcelaine, cette matière si légère et fragile s’imposait ». S’imposait pour le bénéfice du contraste des matières. Ses expériences lui permettent de sortir somme toute le petit objet et de l’étendre à une fonction architecturale : en créant des parois, luminaires géants, carrelages et autres mobiliers architectoniques. La casemate est donc utilisée comme structure de base, avec ses épaisseurs, sa force, son côté brut de décoffrage et toute son histoire : le jeu des volumes externes et internes de la construction guerrière ramené à un espace de vie, de vacances… 

Passage obligé, le repérage des bunkers sur la pointe de la Crèche pour ceux qui ne connaissent pas le site, doublé par la fabrication d’un plan en 3D avec courbes de niveau.

Ces quelques simulations méritent une poignée de commentaires et je prie les ‘super puristes en BA’ d’être gentils si le temps de refroidissement du canon de la MG 34 n’est pas tout à fait conforme à leurs souhaits. Le principe est simple : l’évocation d’un projet vis-à-vis du bâti – le bunker - avec la négociation d’une transformation suffisamment crédible. Ainsi, les chambres à munitions sont tournées en lieux d’aisance ou salles de douche. Une avancée en bois marin sur pilotis agrémente la prise d’UV solaires bien connue en Côte d’Opale où, vous le savez, on rencontre les quatre saisons de Vivaldi sur la journée.

Après des heures de travail préparatoire, d’autres vont suivre sur Photoshop ; Lola ‘installe’ les bunkers rénovés dans leur contexte géographique.

Splendide ‘pavibloc’, pour pavillon bétonné, avec sur son périmètre des descentes d’escaliers bois marin contournant l’édifice s’ouvrent sur une terrasse à pilotis de rêve ; la chambre de tir à 120° est respectée offrant une vue sur le trafic maritime intense de la Manche ; le poêle WT 80 de rigueur dans l’Organisation Todt est remplacé par un foyer extracite allemand exempt de toute pollution récupérant après sablage la cheminée d’origine.

Chemins d’accès, rampes d’escaliers, plates-formes de relaxation ; mobilier interne et commodités, décoration, chauffage, les épaves du Mur de l’Atlantique sont réhabilitées en lieux de vie.

Même le plus complexe de la pointe, le fameux souterrain sur la face sud, se voit métamorphoser en un espace d’exposition ouvert à tous. La casemate offrant asile à un bar lors des raouts d’ouverture. Seule modification, le canon à lumière percé dans son toit.

Personnellement, c’est l’espace récréatif que je préfère et pour lequel Lola est allée fort loin triturant comme je disais plus haut les petites cellules grises. C’est dans cette zone qu’en 1983 les édiles se congratulaient joyeusement dans la fumée de l’explosion d’un bunker. C’était l’air du temps. Point. J’ai visité cet espace chtonien il y a plusieurs années, à un moment où il était partiellement inondé : merci Lola d’avoir trouvé une solution aux puisards embouchés. Etonnant espace bien rectiligne avec ses escaliers bétonnés qui menaient au poste de tir franco-allemand et vers une sortie arrière. Quel travail de fou, parfaitement observé par les Spitfire peints en rose de la RAF Photo Reconnaissance Unit… les travaux se passaient à l’air libre.

Cette petite entreprise possède bien entendu son site Internet de réservation (en ligne sous peu) ; la réhabilitation du quai technique de la digue nord en plazza bar bronzage a déjà attiré l’attention des Beckham, les Bradgelina observent et attendent la réaction de la petite blonde au chiwawa. 

Hé oui, on ne peut s’y absoudre, la promotion du ‘resort’ doit passer par un site Internet. Lola n’hésite pas et propose sa maquette plein écran. Y compris une carte plutôt alléchante, va-t-elle débaucher le chef d’une grande cambuse locale ? La connaissant un peu, j’en suis persuadé. De plus, un vent favorable me rapporte qu’un agenda de conférences pourrait voir le jour sous l’appellation « Les vendredis de la Crèche », en ouverture de week-end et drink de bienvenue, voici qui va propulser son projet à la pointe de la vie sociale de Wimereux.

Encore faut-il présenter son projet de fin d’étude aux collègues et professeurs, cela se passe dans un ‘box’ à l’école d’architecture : à noter les k-way siglés ainsi que les bottes que Lola chausse d’ailleurs, les produits de beauté bien marqués et la carte magnétique de ‘votre’ bunker qui correspond à son Regelbau. What else ?

L’affaire n’est pas terminée, loin s’en faut comme l’explique Lola : « Laissant toujours notre imagination dépasser les limites qu’on aurait pu s’imposer, le principe du diplôme est de choisir un thème de travail auquel on se tiendra tout au long de l’année. Certaines pièces sont obligatoires: le mémoire bien entendu, un produit de design et la réhabilitation d’un site. A la fin de l’année, l’étudiant expose son projet dans l’école où un box lui est approprié d’environ 5m², souvent trop petit, et il le présente à un jury qui accepte ou non de lui donner son diplôme après une demi-heure de présentation orale ». Moment crucial ! 

La Crèche, c’est crèchouette ! Slogan déposé mais négociable. Ces dernières simulations photographiques prouvent qu’avec de l’inventivité les bunkers peuvent être réhabilités par le biais du tourisme. Reste à établir le business plan.

Certains lecteurs de cette chronique seront peut-être surpris, par le titre de celle-ci et par son contenu qui frise l’anticipation. C’est pourtant une leçon qui ne devrait pas échapper à la réflexion des responsables du tourisme et décideurs municipaux. Il est bien évident que l’hypothèse de Lola Chauvel ne verra pas le jour à Wimereux étant donné que la Pointe de la Crèche est sous la juridiction du Conservatoire du Littoral. Mais si d’aucuns lisent cette chronique, ils doivent savoir que le tourisme est une solution d’expertise pour sauvegarder les pyramides du Mur de l’Atlantique. La créativité – débridée, quoi que ? - de Lola est, ici, inspiratrice.
Si Lola passait un instant sur le sofa rouge de Michel Drucker, tout pourrait se faire.

Robert Dehon.

COPYRIGHT

voir les notes de Copyright

notes sur l'auteur

POUR ALLER PLUS LOIN...

Et à Wissant que fait-on ?

Au temps du Mur de l’Atlantique, les bunkers se situaient dans les dunes. Aujourd’hui ils sont sur la plage, c’est dire que le cordon dunaire a reculé. Pas la semaine dernière, non, depuis des années ! Et on a laissé construire des villas derrière les dunes. Le spectacle est superbe : gros bunkers, casemates rares et un mur anti-tank assez effondré proposent une vue de ce Mur de l’Atlantique où les Allemands, vu l’intoxication formidable des Alliés, l’Opération Fortitude, craignaient un débarquement.
Il est un fait avéré, il faut être prudent quand on se promène à marée basse dans ces parages. Selon l’adage : en bon père de famille ! Puis, un jour, un touriste idiot, à marée haute, a plongé du toit d’un bunker pour se fracasser sur les blocs de bétons qu’il ignorait. La municipalité de Wissant, dès lors, s’est demandé s’il ne valait pas mieux détruire à jamais ces épaves. Mais les riverains renâclent car ils les protègent des inondations, ce qui est bien vu. Le maire met en exergue sa responsabilité en cas de nouvel accident : il n’apprécie pas vraiment les déchets du Mur de l’Atlantique. Qui sont considérés par d’autres comme monuments historiques, j’en suis. Je doute que les randonneurs amateurs de petites fleurs passent par-là. Passons. Notre ami Hervé Olejniczak, interrogé par la Voix du Nord exprime l’opinion qu’il faut raison garder : « Ceux qu'il est prévu de détruire n'ont justement pas d'intérêt historique ou architectural particulier». Or, selon lui, c'est bien ce critère qu'il faut observer et en l'occurrence, il ne l'a pas toujours été : « le plus gros canon du mur de l'Atlantique » aujourd'hui sous les remblais du tunnel sous la Manche, l'ouvrage d'exception du Carillon à Wimereux, avec salle de réception, qui a été détruit en 1991 pour ériger des appartements (le pognon, il abrite d’ailleurs des bureaux du Conservatoire du Littoral, cherchez l’erreur). Sans oublier les constructions légères en bon état détruites sur le Blanc-Nez en 2006 ». Hervé conclut, un brin agacé : « la Côte d'Opale était l'un des endroits où il y avait le plus de constructions allemandes. Le mur de l'Atlantique y était érigé à 60 % contre 18 % en Normandie. Et aujourd'hui, il reste plus de bunkers là-bas ou en Bretagne qu'ici ». Et de citer, poursuit la Voix du Nord, Stella, Berck, Merlimont ou Le Touquet, qui n'en ont plus. Et même Wissant, où « il y en avait partout, même sur la digue. Au sortir de la guerre, ils ont été rasés pour reconstruire des maisons. Ce n'est peut-être pas de la grande histoire, mais c'était chez nous. Il est important pour des gamins de comprendre ce qui s'est passé ici ».
Pour l’instant, les habitants des dunes d’aval attendent, je doute que Lola puisse y construire un hôtel, fut-il équipé d’un pad pour hélicoptères (Situation août 2011)

SOURCES

«Fortifications at risk», Fortress Study Group, revue ‘Casemate’, N° 91, May 2011 ; l’auteur de cette chronique en est membre. Voir www.fsgfort.com
«Le Mur de l’Atlantique : vers une valorisation patrimoniale», Christelle Neveux, L’Harmattan, 2003.

NOTES

Toutes les illustrations de cette chronique sont copyright Lola Chauvel, sauf celle, très récente concernant Wissant, d’Hervé Olejniczac.
Nicolas Moulin, Cyprien Gaillard, Andrea Strauss, Nicolas Lacey, Claude Parent, Le Corbusier : googlez directement sur Images, de superbes illustrations souvent étonnantes vous y attendent. L’auteur de cette chronique est membre du FSG.
Si d’aucun souhaite contacter Lola Chauvel, voici son adresse courriel : lola.chauvel (@) me.com
 

 

 

Accueil | Le Fort de la Crèche | Chroniques Historiques | Liens | Contact | © 2013 Editeur