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Chroniques Historiques / Adam et Franz Liszt à Boulogne-sur-Mer.
Plongeon fatal dans la Manche

Munitions sous la Manche

C’était un sombre coffret magique. Un couvercle et en-dessous une platine circulaire au velours bleu foncé mité et un bras métallique. Au bout duquel un réceptacle ovoïde permettait l’enchâssement d’une aiguille de deux centimètres de long, fine l’aiguille, et piquante. A l’extérieur droit, une manivelle lançait la rotation du disque. A côté, une pile de 78 tours dont l’aspect grisâtre dénotait une utilisation intensive. Un peu de tout : de la variété des années trente et quarante, du jazz – Louis Armstrong – et… des galettes de classique. Des extraits des Rhapsodies de Franz Liszt. Qui vécut quelque temps à Boulogne-sur-Mer en compagnie de son père, Adam.

Le musicologue averti ne trouvera sans doute pas son bonheur dans cette chronique. On y parle peu de portées, de croches ou autres inspirations mélodiques. Ni de la vie tumultueuse de « Liszt Ferenc », son nom ‘à la hongroise’. Nous nous attacherons aux raisons qui les amenèrent dans le port au premier tiers du XIXe siècle. Avant d’entamer cette chronique, résumons l’histoire de Franz.

Cliquez ci contre sur le player pour écouter un extrait du 1er Concerto pour piano de Franz Liszt 

Son père, Adam, est un musicien amateur assez talentueux qui joue du violoncelle à la cour du prince Nicolas Eszterhazy dont le palais d’Eisenstadt est fréquenté par des interprètes et compositeurs célèbres. Anna Maria Lager, sa mère autrichienne, épouse Adam en 1810. Franz, né le 12 octobre 1811 dans la ville hongroise de Doborjan (actuellement Raiding en Autriche), apprend le piano dès l’âge de cinq ans et montre vite un intérêt pour la musique religieuse ainsi que les mélodies tziganes. Ces deux sujets influenceront sa personnalité vers l’église, chose renforcée par son père, un ancien Franciscain. L’étude du piano est non seulement rude mais aussi quasiment imposée par son père qui voit en son fils la pousse d’un génie ; ce père qui ressent amèrement qu’il n’est qu’amateur en la matière.
A huit ans, Franz débute la composition et à neuf donne son premier concert à Bratislava. Il impressionne tellement son public que des fonds sont récoltés afin de lui permettre de poursuivre ses études à Vienne. Son père reçoit l’autorisation du prince d’accompagner son fils dans cette capitale musicale. Là, il bénéficie des leçons de Carl Czerny, compositeur et pianiste lui-même élève de Ludwig van Beethoven. Il se consacre également à l’étude de la composition sous l’autorité d’Antonio Salieri, alors directeur musical à la cour viennoise. Ferenc joue, en effet, dans la cour des grands. Ses concerts de ‘démonstration’ sont des succès. La légende prétend que Ludwig Van l’embrassa à la fin d’un de ceux-ci.
La montée en puissance s’annonce en 1823, - il a douze ans -, quand la famille Liszt quitte l’Autriche pour Paris, en passant par l’Allemagne pour quelques concerts supplémentaires. Son père est à la fois ravi et inquiet : il faut que son fils soit le meilleur. Pourtant, à Paris, Franz se voit refuser l’accès au Conservatoire étant étranger. Qu’importe, l’argent suit et il prend des leçons particulières comme il en donnera par la suite dans sa carrière quand les temps seront plus frileux. Encore une fois, des ‘pointures’ : Anton Reicha, musicologue et élève de Michael Haydn, frère de Joseph ; Ferdinando Paer, le directeur du Théâtre-Italien et compositeur d’opéras. Le 7 mars 1824, Franz donne offre son premier concert parisien. C’est un succès inouï ! Si bien que d’autres concerts sont programmés en France avec le même engouement du public. Tant qu’à faire, ne serait-il pas judicieux de visiter l’Angleterre ? Sitôt dit, sitôt fait, l’année 1825 le voit jouer devant le roi George IV au château de Windsor. Il se rend encore à Manchester où sa Nouvelle Grande Ouverture est présentée pour la première fois. Cette ouverture provient de son opéra Don Sanche… réussite assurée ! 
Le lecteur a donc suffisamment d’éléments pour ce rendre compte que le XIXe siècle, pour ce qui est la ‘grande musique’, n’a rien à envier aux méthodes utilisées lors de ce siècle et le précédent pour le lancement d’une vedette. Il semble malgré tout que l’ombre paternelle va faner, non pas la musique de Franz, mais sa jeune existence. 

 

Extrait d’un plan de Boulogne datant de 1724 (voir sources).

Lithographie d’Asselineau de l’Hôtel Byron, à deux pas l’Hibernian Hotel, hélas invisible (source : Bibliothèque Municipale de Boulogne-sur-Mer)

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L’atmosphère des bains vue par Asselineau, une vingtaine d’années après le passage des Liszt (source : Bibliothèque Municipale de Boulogne-sur-Mer).

Le ‘fejfa’, sa décoration et sa dédicace, ici en français (RD).

Il va sans dire que cette chronique ne s’étend pas sur les tribulations sentimentales de Ferenc qui seront riches d’aventures, ni ses aspirations religieuses, sans parler des relations conflictuelles qu’il vivra avec ses enfants. « Quand la légende devient le réel, imprimez la légende ! », celle de ses œuvres. Mis à part, bien entendu, qu’il nous renseigne sur l’histoire du siècle post-Napoléonien.

"Ni une, ni deux, Adam emmène son fils pour le requinquer dans la cité de la future Côte d’Opale"

Retour en France en 1826, ensuite la Suisse et à nouveau destination l’Angleterre… au pas de la voiture à chevaux. Confort précaire, haltes improbables, auberges d’époque. Le jeune Franz haut de ses quinze ans à peine est exténué. Adam s’inquiète et décide d’interrompre la tournée, son prodige d’adolescent mérite du repos et, somme toute, pour atteindre Albion, ils transitaient par Boulogne-sur-Mer. Une jolie ville dotée d’un port efficace pour les paquebots trans-Manche. Une cité en avance sur son temps : elle possède déjà des établissements qu’on appellera bien plus tard de thalassothérapie. Ni une, ni deux, Adam emmène son fils pour le requinquer dans la cité de la future Côte d’Opale. Ils prennent une chambre dans un petit hôtel de la ville basse. Il s’agit de l’Hibernian Hotel, raison sociale à consonance britannique normale pour Boulogne-sur-Mer puisque le port est le portail pour les villégiateurs d’outre-manche. 

La plupart du temps, ici et là, l’aspect ‘bains de mer’ et ses bénéfices pour la santé, a une connotation fin du XIXe siècle. Ensuite, naturellement, dans les installations d’avant la Première Guerre, où s’est greffée l’idée de l’implantation d’édifices destinés aux familles bourgeoises et au tourisme. Villas, hôtels, casinos et structures balnéaires ont développé des centres de loisirs durables ; l’exemple, entre-autres, de Wimereux est typique. Il est à supposer que l’influence de la photographie, inventée vers 1826 par Joseph Nicéphore Niépce, entre dans cette résonnance de la mémoire. L'origine de la carte postale, quant à elle, remonte à 1865, introduite par Heinrich von Stephan. Or, les premiers établissements de bain sont plus anciens. Au temps de Franz et Adam Liszt lors de leur passage, ils existaient déjà ! Lancée en Grande-Bretagne vers 1750, la mode s’installe à Boulogne-sur-Mer en 1785. Antoine Laurent de Lavoisier se baigne déjà en août 1770 ; la duchesse Marie Caroline de Berry promeut la mode en 1825. L’entrepreneur et architecte Giraux Sannier construit un bâtiment sur l’ancien port et offre la possibilité de prendre des bains chauds… d’eau de mer, dans des baignoires se trouvant au sous-sol de l’édifice.
Le 29 mai 1825 est inauguré le premier véritable établissement de bains de la ville, nommé très justement «Palais de Neptune» ; il affiche 50 m de long pour 14 de large. Franz Liszt a peut-être fréquenté cet édifice fermé car la première piscine ouverte date du 29 juin 1863. C’est l’ouverture par la municipalité et sous la direction architecturale d’Albert Debayser du second établissement de bains et du Casino. Il est partiellement détruit par un incendie en 1937 et les bombardements de la Seconde Guerre mondiale anéantissent à jamais ce splendide lieu touristique. 
Or, pour en revenir avant l’utilisation de la photographie, Léon Auguste Asselineau, né en 1808 à Hamburg et décédé à Rouen en 1889, publie une grande série de magnifiques lithographies imprimées en plusieurs teintes lithochromiques. Celles-ci sont regroupées dans le volume « La France de nos jours » en 1856. L’illustration proposée ici est alors peut-être la plus proche de ce qu’a vu Franz et son père.

"Faut-il rappeler que Boulogne-sur-Mer fut une des villes de France la plus bombardée de la Seconde Guerre ?"

1827 donc, père et fils logent à l’Hibernian Hotel, enseigne qu’on peut traduire par ‘l’hôtel d’Espagne’ sans trop se tromper. Il est situé 36 rue Neuve-Chaussée rebaptisée entre-temps rue Adolphe Thiers, artère actuellement piétonnière qui joint la rue Faidherbe au nord et la Grande Rue au sud, ceci au niveau de la Place Dalton et son église Saint-Nicolas. Dans cette même rue, à l’époque se trouvait le couvent des Minimes Saint-Joseph, aujourd’hui disparu. Peut-on actuellement repérer l’emplacement de cet hôtel ? Oui et non. Faut-il rappeler que Boulogne-sur-Mer fut une des villes de France la plus bombardée de la Seconde Guerre ? Si vous passez par-là, vous constaterez qu’il n’y a que des constructions modernes, d’après-guerre. Sauf une : la Résidence Cour Napoléon ! Auparavant ce bâtiment était l’Hôtel Byron. Une bien belle façade avec en son centre une porte cochère. Prenons quelques risques dans cette investigation de terrain, c’est la règle du jeu. Le Cour Napoléon porte le numéro 32. Imaginons un instant que la numérotation actuelle corresponde peu ou prou à celle d’antant. Le numéro 36, celui de l’Hibernian Hotel, se trouverait à gauche quand on regarde le Cour Napoléon. Un espace occupé de nos jours par un magasin de sport, une bijouterie et un pharmacien. Notre cher Asselineau nous aide car une de ses lithographies présente l’Hôtel Byron. Gageons que Ferenc et Adam sont passés devant l’hôtel ! Adam Liszt y décède du typhus.

La rue Thiers en septembre 2009 et sous le soleil de là-bas (RD).

Le musicologue Alan Walker a retrouvé le constat de décès aux Archives Municipales, en voici le résumé traduit de l’anglais : « Le 28 août 1827 à 10 heures du matin, en notre présence, Alexandre Gontran Lorgnier, représentant le maire absent… en présence des témoins : MM. Henry John Holt, hôtelier, Sylvain Bilot, employé communal, tous deux amis du décédé… déclarent que M. Adam Liszt… résident à Paris, natif d’Eselsthal en Hongrie, âgé de 54 ans, mari d’Anna Lagre… est mort à 8 h 30 au domicile du premier témoin, 36 rue Neuve-Chaussée… (signatures) ». Franz n’est donc pas présent et il y a quelques erreurs : Adam est âgé de 50 ans ; son épouse se nomme Lager ; son village natal est Edelsthal (la vallée des nobles) et non Eselsthal (la vallée des ânes), la plume a fourché commente Walker.

La rue Thiers à l’époque des ombrelles, malgré un scanner Epson 4870 il est difficile d’affirmer que le bâtiment de gauche est l’Hôtel Byron (DR).

Le lendemain 29, un service est célébré en mémoire d’Adam dans l’église Saint-Nicolas, puis elle est déposée dans le Cimetière de l’Est ; le registre mortuaire renseigne une courte note. Franz n’était pas présent, il composera une courte marche funèbre sans réelle importance au regard de son œuvre. La tombe a depuis longtemps disparu. La mémoire d’Adam n’est rappelée qu’en 2001 par l’érection d’une sorte de totem funéraire, appelé en hongrois ‘fejfa’, parfois aussi ‘kopjafa’, sur une petite pelouse. Cette curieuse stèle en bois sculpté est visible près d’un édifice de service du cimetière, situé à l’intersection des rues Framery et Dringhen. Il a été offert par l’orchestre harmonique de la ville hongroise de Szolnok, capitale de la province du Jász-Nagykun-Szolnok dans le centre du pays.

Franz Liszt s’en retourne à Paris, - était-il seul ? -, et demande à sa mère de le rejoindre : elle est déjà retournée en Autriche. Dorénavant, il doit se débrouiller, survivre et assoir son art, ce qu’il fera de fort belle manière, étant donné qu’avec la mort de son père ses années de prodige du piano sont bel et bien terminées. Il ne visitera jamais la tombe d’Adam. Pourtant, il revient à Boulogne-sur-Mer en 1840 et en avril 1841 il séjourne une nuit à l’Hôtel des Bains, en route pour l’Angleterre. Le port et ses bains étaient sans doute un souvenir à éteindre. La vie de Franz Liszt sera mémorable et bien compliquée. C’est une autre histoire.

Robert Dehon.

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POUR ALLER PLUS LOIN...

« Les Préludes » de Liszt et la propagande allemande.

La rue Thiers après les bombardements de la Libération, image typique et triste de Boulogne-sur-Mer (H. Depreux).

Les belligérants de la Seconde Guerre mondiale ont tous utilisé la propagande, ce n’est pas cet aspect qui est discuté ici. L’Allemagne nazie a peut-être, sous la férule implacable de Joseph Goebbels, été plus active, surtout au début… le Reich gagnait les batailles. Un des vecteurs était la Deutsche Wochenschau, la revue hebdomadaire allemande, qui était intégralement filmée sur le terrain. Distribuée dans les salles de cinéma et, sans doute, à télévision depuis l’émetteur de la Tour Eiffel. Cette émission possédait comme de bien entendu son indicatif musical sur fond d’images. Internet en propose de nombreux extraits. Curieusement, cette bouffée musicale est le final des « Préludes » de Liszt. Dans le chef du Führer on aurait compris le choix de la « Chevauchée des Walkyries » de son idole Wagner. Pourquoi avoir choisi l’œuvre d’un compositeur hongrois ? Pour faire plaisir à son allié du moment ? A ce jour, l’explication demeure trouble. Dès l’attaque de la Russie, le fond sonore était appelé la « Russland-Fanfare » ; comme l’invasion se passait bien, il fût remplacé par l’extrait des Préludes. A noter que le titre de ce poème symphonique n’a jamais été traduit, l’influence de la langue française en Europe de l’époque de Liszt ne le nécessitant pas. On peut alors supposer que Les Préludes, - surtout son final à connotation musicale guerrière -, imposaient l’idée des préludes de la victoire totale nazie. Il en va de même pour la lettre « V », logo humain de la victoire et lancé par Winston Churchill ; rapidement copié par Goebbels, affiché sur les bâtiments officiels conquis et même peint sur des bunkers du Mur de l’Atlantique. Quand la symbolique s’en mêle, on ne voit pas le soleil se coucher et la bonne musique nous transforme tous en musiciens.

SOURCES

«La vie de Liszt est un roman», Zsolt Harsanyi, Actes Sud, 1986.
Ce livre ce lit comme… un roman, écrit par un Hongrois, il est parfaitement traduit en français, il est très facile d’accès pour l’amateur d’histoire de la musique.
«Franz Liszt : the virtuso years 1811-1847», Alan Walker, Cornell University Press, 1988.
Walker livre trois volumes, le niveau est scientifique, d’une richesse de détails absolue, il est souvent plus ardu à parcourir pour le non initié.
Plan de 1724 : « Histoire de Boulogne-sur-Mer », sous la direction d’Alain Lottin, Presses Universitaires de Lille, 1983.

REMERCIEMENTS

A Hubert Depreux, wimereusien hors catégorie, qui connaît Boulogne comme le dos de sa main.
Au gardien-chef du Cimetière de l’Est pour son amical accueil et son efficacité.
A Francis pour le prêt de l’image du phonographe, son site est le suivant : museeagricole.botans.free.fr/index.htm , c’est un clin d’œil.

Je tiens aussi à vivement remercier Mme. Sandrine Boucher, conservateur et responsable du Département Etudes et Patrimoine, Bibliothèque des Annonciades, ainsi que ses collègues et collaborateurs, à savoir Mme. Karine Jay et M. Frédéric Debussche. Sans oublier mon ami Xavier Boniface, agrégé et docteur en histoire, maître de conférences en histoire contemporaine à l'université du Littoral-Côte d'Opale (Boulogne-sur-Mer) qui m’a permis de voyager dans le temps mais aussi dans les arcanes administratifs.

Last but not least, la petite animation musicale provient des éditions Chandos dont voici le lien : theclassicalshop.net/MP3Index.asp

NOTES

«Quand la légende devient le réel, imprimez la légende !» : «When the legend becomes fact, print the legend!», fabuleuse citation tirée du film de John Ford ‘L’homme qui tua Liberty Valence’, 1962.
Paquebots: de l’anglais ‘packet-boats’, navire à paquets (de denrées, etc., puis de passagers, paquets comme les autres).
Boulogne-sur-Mer: dans nombreux sites Internet anglo-saxons touchant à Liszt, la ville est dite ‘a spa town’, soit une ville de cure d’eau comme la ville belge de Spa réputée pour certaines de ses eaux ferrugineuses (merci Bourvil) ; il faut lire une ville où l’on prend des bains de mer thérapeutiques.
Lithochromie: procédé compliqué de coloriage des estampes, ainsi appelé parce qu'on l'appliqua d'abord aux lithographies.
 

 

 

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