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Chroniques Historiques / "Opération Aphrodite" sur le Pas de Calais.
José de San Martin à Boulogne sur Mer

Les bombardements d’Etaples en 1918

Le débarquement de Normandie a réussi, les Alliés poussent à l’élargissement de la tête de pont. Le bocage normand leur est franchement défavorable et, par contre, d’une aide appréciable pour les régiments allemands. La bataille sera longue et coûteuse pour les deux camps. L’attaque des V-1 a démarré dans la nuit du 12 au 13 juin, preuve s’il en est que les nazis possèdent bien des armes spéciales opérationnelles. Les Alliés redoutent donc d’autres sinistres surprises provenant de ces « constructions spéciales » dont le gigantisme inquiète. Bien entendu, elles ont été bombardées à plusieurs reprises mais cela a-t-il suffit à les réduire absolument au silence ? Rien de moins sûr. Un sursaut de rage de la part d’Hitler tomberait mal au moment où les divisions Alliées piétinent en bord de Manche. Si le V-1 est plus ou moins bien connu des anglo-américains, la crainte est nettement plus vive vis-à-vis d’autres armes miraculeuses qui pourraient intervenir à brève échéance. Peut-être, au plus mauvais moment, quand les troupes n’ont pas encore bousculé l’occupant pour foncer vers le Reich. Danger extrême ! La mission ? S’assurer la destruction totale des « bosses » de béton. Et vite!

Le 26 juin 1944, le Major General James Harold Doolittle, célèbre pour son raid sur Tôkyô le 18 avril 1942 et patron de la 8th Air Force américaine, donne le feu vert pour l’Opération Aphrodite. Qui en a eu l’idée de départ demeure confus, gageons que le Major Henry Rand n’en est pas éloigné puisqu’il est en charge des bombes ‘radioguidées’ Azon à la base de Horsham St. Faith dans le Norwich. Elles consistent en une bombe ‘normale’ de 1.000 livres équipée à l’arrière d’un dispositif de guidage permettant de faire ‘planer’ la bombe sur son axe de chute.

Croquis d’une bombe de 1.000 livres Azon (G. Himber).

Puisque les bombardements lourds, même avec des Tallboys de 6 tonnes, n’ont pas donné de résultants évidents, il faut larguer des bombes encore plus lourdes et performantes. Où sont-elles donc ? Elles n’existent pas… encore. L’imagination et la débrouillardise US se révèle imparable : pourquoi ne pas précipiter sur ces sites mystérieux un bombardier chargé de tonnes d’explosifs ? Ce dernier étant pourvu de deux systèmes Azon, d’où l’expression Double-Azon, ce qui autorise le pilotage à distance sur tous les axes. Soit pouvoir tourner, plonger et monter.
La 3rd Bombardement Division est, dans un premier temps, chargée de la préparation des appareils pour finalement donner la responsabilité des opérations au 562nd Bomb Squadron qui est installé sur la base R.A.F. de Honington dans le Suffolk. Aucun problème pour trouver des avions : il y a suffisamment de bombardiers en fin de course et des milliers d’appareils neufs sont en transit vers l’Angleterre. Dans le même mouvement, intervient le Commander James A. Smith de la US Navy Special Attack Unit. Le but : attaquer les sites de lancement de V-1 et V-2 en convertissant des bombardiers B-24 en des ‘drones’ radioguidés.

Etant donné que la majeure partie des appareils utilisés fut des B-17 Flying Fortress, nous nous attacherons à la description de ce formidable avion… et à ses transformations. Le B-17 change de code à cette occasion et devient le « BQ-7 ». Le principe est simple : tout ce qui est inutile pour la mission est déchargé : blindage, mitrailleuses, racks pour bombes, matériel de transmission, sièges… Les portes de la baie pour bombes sont soudées et les ouvertures après dépose des tourelles de mitrailleuses sont couvertes par des feuilles d’aluminium. La portière d’accès pour l’équipage est démontée et pourvue d’un déflecteur côté avant.
Soit un gain de poids de quelque 6 tonnes soit un poids total à vide d’environ 14 tonnes. Ce qui permet d’engranger dans l’espace libre huit tonnes d’explosifs c’est-à-dire quasi le double emport de bombes conventionnelles, d’abord avec un explosif voisin de la nitrocellulose (nitrostarch), puis avec du Torpex, le tout conditionné en caisses de bois. Chacune d’elles est reliée par câbles à un tableau électrique d’armement de la charge.

Forteresse Volante B-17 exposée à l’Imperial War Museum de Duxford (R. Dehon).

Le B-24, estompé par la légende du B-17, fut une excellente machine construite à la même cadence (M. Cuich).

Les commandes doubles sont actionnées à distance par ce Meccano (CDV).

Nez du B-17 « Gremlin Gus II » avec ses antennes Double-Azon ; notez le beau dessin, le nombre de missions et les victoires (G. Himber).

Une simple dalle souvenir pour J. Kennedy dans le tunnel de Mimoyecques (R. Dehon).

Le seul B-17 chauve uniquement utilisé pour l’entraînement (M. Cuich).

Nez d’un B-17 « mère » équipé d’un monitor TV (CDV).

La grande idée est la suivante : le bombardier – nommé « baby » - chargé de son explosif sera radioguidé depuis un avion accompagnateur, appelé « mère ». Ce dernier est chargé de mener le premier vers son objectif et de faire de sorte qu’il s’y écrase dans une déflagration telle que le dit objectif est détruit, disloqué, réduit en une pile de béton désagrégée ! Pour ce faire, les commandes de vol du cockpit sont dotées d’une série de servocontrôle Double-Azon, sorte de Meccano de tringles, pistons, moteurs électriques qui actionnent les dites commandes de vol. Hallucinant ! 

Tant que tout fonctionne bien en altitude de transit – 2.000 pieds soit 610 m car maintenu à cette hauteur par un radioaltimètre - vers l’objectif, pas de problème. Encore que… Un B-17 ne se pilote pas comme un avion de tourisme ! La fenêtre météo doit être impeccable, « CAVU » dans le jargon. 
Quand l’avion mère, suivant à 2.000 m d’altitude, doit actionner les commandes de ‘baby’ sur la cible, se précipiter dessus, l’affaire s’avère horriblement compliquée. L’équipage de mère doit ‘sentir’ la trajectoire du B-17, seuls des spécialistes en bombes Azon ont ce privilège. Pour parfaire le repérage en vol de baby, ses ailes et ailerons sont recouverts de peinture blanche, plus tard de jaune. Plusieurs problèmes s’ajoutent : mère est suivie par sa sœur, un deuxième appareil s’il y avait une panne, un avion de reconnaissance photographique et une escadrille de chasseurs en protection, peut-être aussi un ou deux aéroplanes avec des Vip’s. D’où des problèmes de gestion des vitesses par rapport à baby. Sans oublier la Flak allemande qui ne manque pas à se déchaîner. Rien d’une promenade de santé !
Deuxième partie de la grande idée : le bombardier décolle piloté… par un pilote accompagné d’un technicien AFCE qui est chargé de l’armement de la charge explosive. Arrivé à son altitude, le B-17 exécute une vérification du système de radioguidage avec mère, un vol rectangulaire entre Fersfield et la côte de la Mer du Nord. Si tout se passe bien, il prend son cap vers l’objectif assigné. Et… au-dessus des terres d’Angleterre, le pilote et son AFCE quittent baby en sautant en parachute, via l’ouverture d’accès pour l’équipage restée béante ! Le drone est alors entièrement sous la supervision de mère. Si d’aventure ils sont récupérés au sol par des civils, ils ont pour consigne de raconter la fable de l’abandon d’un appareil en perdition : Aphrodite doit rester secrète !
Tous les essais à Honington étant accomplis, l’escadrille change d’aérodrome et se retrouve sur une base perdue dans une zone rurale, Fersfield à dix km de la ville de Diss dans le Norfolk. Il faut, en effet, éviter qu’un bombardier en difficulté après son raid sur le Reich ne vienne ‘s’avoiner’ près des B-17 chargés d’explosif.

Inventaire des missions Aphrodite
Ne sont concernées que les missions portant sur le Nord-Pas de Calais, d’autres missions auront pour but des sites en Allemagne dont l’île de Heligoland et, aussi, sur Le Havre. Entre guillemets le ‘nickname’ de l’avion s’il est connu.
Le 4 août : quatre B-17 Flying Forteress
1) Wizernes : dépassement de l’objectif de 600 m.
Il semblerait – conditionnel ! – que le B-17 s’est écrasé dans un étang proche.
2) Watten : « Taint A Bird » s’écrase à Gravelines, atteint par la Flak.
3) Mimoyecques : « The Careful Virgin » rate de peu la cible (le pilote est blessé lors de son extraction de l’avion). Aucune indication précise du lieu du crash.
4) Siracourt : « Wanna Spar ? » s’écrase dans un bois à Sudbourne après le décollage (pilote tué, pas de renseignement pour l’AFCE).
Le 6 août : quatre B-17 Flying Fortress
1) Watten : l’appareil cercle au-dessus de la ville d’Ipswich puis s’engloutit dans la mer du Nord (pilote récupéré).
2) Watten : l’avion est perdu en mer (pilote sauf).
3) Watten : le bombardier cercle au-dessus de l’objectif mais explose dans une prairie tuant nombre de bestiaux (pilote indemne). Une enquête locale serait la bienvenue, si elle n’a pas déjà été effectuée.
4) Watten : « Quarterback » s’abîme en mer (pilote sauvé).
Le 12 août : un B-24J
Mimoyecques : explose au-dessus de l’Angleterre, Joseph P. Kennedy est tué
Du 4 août 1944 au 1er janvier 1945, onze missions auront lieu engageant un total de 28 bombardiers dont deux B-24, les autres étant des B-17.

Impossible d’y échapper ! 
L’affaire Joseph Patrick Kennedy Junior. « J’ai quatre fils beaux et forts comme les colonnes d’un temple » disait Joseph Kennedy à son ami Franklin Roosevelt. On sait que le patriarche, ancien ambassadeur US à Londres, formait Joseph pour qu’il soit président des Etats-Unis. Or, avec ce courage ‘kennedien’ qu’il faut reconnaître, Joseph était pilote de bombardiers de la Navy, son frère Jack dans le Pacifique sur un PT-Boat, le fameux ‘One-O-Nine’. Ayant entendu parlé d’une opération similaire à Aphrodite mais menée cette fois par la Navy, il s’était porté volontaire. Ainsi, le 12 août, il décolle avec son AFCE, le Lt. Wilford J. Willy, à bord d’un B-24 Liberator. La cible : Mimoyecques et ses installations de canons HDP que l’on croit en place. Après la vérification du système Double-Azon, le B-24 prend le cap du Pas de Calais. Quelques minutes avant d’arriver sur le lieu où ils doivent sauter en parachute, le B-24 explose au-dessus de Clacton-on-Sea dans le Suffolk (d’autres sources disent Blythburgh). Certains prétendent que de mémoire de Britannique ce fut la plus forte explosion de la guerre. On ignore ce qui s’est passé, sauf que l’affaire fut tenue secrète et que la Navy abandonna les missions Aphrodite. Toutefois, on sait que la Navy utilisait une autre méthode de radiocommande et on chuchote aussi que le câblage de la charge de Torpex à son tableau d’armement était instable : peut-être qu’un problème d’électricité statique fut le déclencheur de l’explosion. Saura-t-on jamais la vérité ? C’est aussi la raison pour laquelle le visiteur du musée de Mimoyecques aperçoit un lieu de souvenir à la mémoire de Joseph Kennedy dans un des tunnels.

Etait-ce finalement une bonne idée ?
Etant donné que le système Double-Azon a été un franc bricolage, il est abandonné pour les missions suivantes, remplacé par un système venant des USA faisant appel à des caméras de télévision (baby) et des moniteurs embarqués (mère). Il s’agit, sans entrer dans les détails, des missions nommées « Castor ». Une autre histoire qui n’est pas couronnée de succès. Si la Wehrmacht émettait à partir de la Tour Effel des émissions de télé à destinations de certains hôpitaux militaires, il s’avère évident que les transmissions « vidéo » en vol étaient vraiment au niveau des essais. Malgré tout, un autre type de missions voit le jour, codé « Batty ». Les B-17 sont dotés de bombes volantes radiocontrôlées de type GB-4. Elles seront utilisées contre le port du Havre. Succès mitigés. Le cas le plus étrange de ces modifications de Flying Fortress est certainement celui d’un B-17 prévu pour détruire le cuirassé Tirpitz, alors ancré dans un fjord de Norvège. Le principe est assez fou : installer deux torpilles de sous-marin dans le fuselage… pour ce faire le « dos » de l’appareil est découpé jusqu’au niveau du cockpit qui reste à ciel ouvert ! Il va sans dire que cette mission n’a jamais lieu, l’appareil servant uniquement à l’entraînement. Notons également le projet de remplacer le Torpex par une charge équivalente de napalm ! Ne jouons pas avec les allumettes, le projet est abandonné. 

L’impact réel d’un drone Aphrodite ?
Et si une Forteresse volante s’était écrasée avec précision sur le dôme de Wizernes, qu’elle aurait été le résultat ? Mis à part une déflagration titanesque il est à supposer que les dégâts n’auraient pas été à ce point destructeur, sinon sur le moral des troupes. Juste un ébranlement structurel, dirions-nous. La leçon a été retenue, actuellement les bombes intelligentes du style « bunker blaster » visent avant tout à la pénétration dans le béton, leur corps interne est un fût de canon de 150 mm, la mise à feu est retardée plus, certainement, quelques gadgets hautement confidentiels… Un B-17 ou un B-24 par sa construction métallique/aluminium n’a pas le « poids » pour creuser le béton avant d’éclater. Les missions Aphrodite étaient vraiment des efforts désespérés qui n’ont pas brillés par les résultats, dans le Nord-Pas de Calais ou ailleurs. Reste à saluer le courage incommensurable des pilotes et officiers d’armement qui décollèrent dans ces avions pour un vol sans retour.

Les « constructions spéciales » seront prises par les régiments d’infanterie canadiens en septembre 1944. Les armes miracle avaient depuis longtemps déserté les lieux ! Et le 3e Reich allait bientôt être aux abois.

Robert Dehon.

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notes sur l'auteur

SOURCES

«Aphrodite desperate mission», Jack Olsen, ibooks, 2004.
«A hell of a bomb», Stephen Flower, Tempus, 2002.
«Sledgehammers for tintacks», Steve Darlow, Grub Street, 2002.
«Armes secrètes et ouvrages mystérieux», Myrone N. Cuich, auto-édition, 1984.
«Constructions spéciales», Roland Hautefeuille, auto-édition, 1995.

NOTES

AFCE: Automatic Flight Control Equipment, équipement de contrôle de vol automatique (officier en charge de cet équipement).
AZON: ‘azimut only’.
La Luftwaffe a employé avec quelques succès des bombes planantes de type Ruhrstahl SD 1400 sur le trafic naval Alliés qui les codent « Fritz-X ».
CAVU: Clear Air Visibility Unlimited, air clair visibilité illimitée.

L’ultime expérimentation en matière d’avions téléguidés eut lieu en août 1953 avec des chasseurs F6F-5K, les fameux Hellcat (des chasseurs monomoteur et non des bombardiers lourds, guidés sur objectif par un couple de ‘mères’), contre le pont ferroviaire de Hungnam en Corée du Nord ; le détachement Guided Missile Unit 90, basé sur le porte-avions US Boxer, était en charge ; peu de détails quant aux succès de l’opération.

 

 

 

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