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Chroniques Historiques / Les armes secrètes allemandes dans le boulonnais.
La Marine-Küste-Batterie Friedrich-August à La Trésorerie

Félix Alexandre Guilmant: Point d'orgue "Allegro avec brio"

Les habitants de Saint-Omer ignoraient évidemment le séjour du 28 au 30 décembre 1942 à la «Maison Blanche» d’une importante mission allemande qui sillonnait la région: elle comprenait entre autre, le Lieutenant-Colonel Georg Thom, chef d’Etat major du Bureau d’Essais des Armes  n°11 et Xaver Dorsch, Directeur Général de l’organisation Todt.

 

Début mars 1943, le bourg d’Eperlecques à 1 Km au nord-ouest de Saint-Omer entrait en effervescence: un nombreux personnel de l’organisation Todt de l’armée de terre et de l’entreprise Philippe Holzmann et des centaines d’ouvriers ouvraient, avec un important matériel de travaux publics, un vaste chantier à la lisière sud de la forêt d’Eperlecques. De quoi pouvait-il donc s’agir alors que ces travaux ne semblaient avoir aucun rapport avec le mur de l’Atlantique? Les témoins pouvaient-ils alors imaginer que cette affaire avait commencé 14 années plus tôt, en 1929? C’est alors, en effet, que le Colonel Karl Becker, chef du service de l’armement de la Reichswehr avait décidé de créer une section chargée des recherches sur les fusées à carburant liquide, non visé par le traité de Versailles. Ces recherches furent menées, sous les ordres du Capitaine Walter Dornberger, par une équipe puisée dans le vivier des nombreuses associations dédiées à la recherche spatiale, dont en 1932, un certain Werner von Braun alors âgé de vingt ans. La petite section d’origine devint un très grand centre de recherches à Peenemünde où, le 3 octobre 1942, le premier « Aggregat 4 (A4) », plus tard V2, réussit une trajectoire balistique nominale de 191 km et 85 km d’altitude - cette date marque le début de l’histoire de la conquête spatiale.

 

Roland Hautefeuille (à droite) en compagnie de Werner Flos sur le site d’ Eperlecques en 1987 (After the Battle n° 57, 1987)

 

C’est aussi l’instant pour définir les différences entre le V-1 et le V-2, sans oublier le V-3. Le V-1 est un avion miniature propulsé par un moteur à explosions, un pulsoréacteur fabriqué par la firme Fieseler. Sa vitesse est relativement grande mais son plafond est bas et l’évolution des avions de chasse alliés, en matière de vitesse, comme les Spitfire et les Typhoon de dernière génération, sans oublier les premiers chasseurs anglais à réaction de type Meteor, feront du V-1 une proie de choix. Le V-1 est une arme gérée par la Luftwaffe, un total approximatif de 10.000 missiles seront tirés sur l’Angleterre. Le processus de tir est relativement compliqué pour le résultat obtenu. Emportant une charge de 800 kg d’amatol, il lui faut une rampe pour décoller. Et les sites de lancement, dans un premier temps, sont entièrement bétonnés avec de nombreux blockhaus techniques, qui devinrent célèbres sous la dénomination de « sites en forme de skis » ou « sites type Bois Carré ».Une visite au site d’Ardouval-Val-Ygot, en Picardie, permet une bonne idée de l’ampleur de l’installation. Plus tard, vu les nombreux bombardements alliés, la base de lancement sera sérieusement simplifiée.


Le V-2 est une autre affaire : il s’agit d’un missile, d’une fusée ! Cette arme absolument nouvelle est l’affaire de l’artillerie, c’est-à-dire de l’armée de terre. Dans un premier temps, elle sera lancée à partir de bases bétonnées jamais mise au point pour cause de bombardements massifs et ensuite depuis des sites sommairement déployés. Un chasseur ne peut l’intercepter puisque c’est une arme balistique. Le V-2 atteint sa cible à une vitesse supersonique, c’est-à-dire dans un silence complet. 

 

Le V-3 n’est pas un avion autopiloté ni une fusée, c’est un canon. Une fois de plus l’artillerie en a la gestion. Un canon d’une autre génération, une nouveauté issue de recherches françaises. Un canon normal a une culasse dans laquelle l’obus encartouché est introduit pour le tir. Ici, le V-3 possède aussi sa culasse mais l’accélération de l’obus se fait par une succession de chambres de tir disposées tout au long du tube. Ces chambres sont disposées de part et autre du tube. Au passage de l’obus, les chambres vont propulser celui-ci à une très grande vitesse permettant le projectile d’atteindre... Londres. Certains diront qu’il existait aussi un V-4. C’est exact, un V-1 sera modifié afin de contenir un pilote. Il ne verra jamais le combat. Par contre, il faut rappeler que lors des mises au point du V-1, l’aviatrice Hanna Reitsch pilote un tel appareil aménagé pour un essai et elle s’en tire... L’idée avait alors germé, à l’instar des Kamikaze japonais. L’unité de reconnaissance photographique aérienne de la Royal Air Force reçoit des renseignements issus de la résistance. Le Flight Officer Constance Babington Smith de la RAF Photo Reconnaissance Unit repère les installations de Peenemünde en juin 1943. La contre-attaque est lancée. Mais revenons quelque temps en arrière. Donc, le 22 décembre 1942, le ministre de l’armement Albert Speer transmit à W. Domberger l’ordre d’Hitler de construire deux grands bunkers pour le tir de l’A4 donc le premier était à commencer immédiatement.


C’était cette construction, dont l’emplacement fut choisi par la mission dirigée par le Colonel Thom, qui commençait à Eperlecques sous les yeux effarés des habitants de la région; elle devait absorber plus de 130.000 m3 de béton, soit 400.000 tonnes de matériaux (ciment, graviers, sable, ronds à béton), arrivant par fer et par eau de toute l’Europe. Quelques temps plus tard, le père de notre ami Guy Bataille, qui était directeur de la compagnie de distribution de l’électricité de la région, fut contacté par les Allemands pour fournir des quantités importantes d’énergie à de futures installations à Mimoyecques.

 

La base de Lottinghen : plan et photos aérienne d’époque (R. Hautefeuille)

En juillet 1943, d’autres chantiers de grande ampleur s’ouvrirent à Lottinghen, près de Desvres, et à Siracourt, près de Saint Pol sur Ternoise. Au même moment, un peu partout dans la campagne, d’étranges constructions démarraient comportant toutes deux murs inclinés d’environ 45 m de long qui ne ressemblaient à rien de connu. A l’époque on ne voyageait et on ne circulait pas facilement, ainsi très peu de nos voisins purent réaliser que ces mêmes faits étranges se reproduisaient jusqu’à Cherbourg. 

Le ‘porte-V-1’ bétonné de Siracourt (R. Hautefeuille/R. Dehon)

Les premières rumeurs commençaient cependant à circuler liant ces travaux, menés à grande vitesse et même de nuit à la lumière des projecteurs, aux armes secrètes allemandes dont on commençait de parler. Dans la soirée du 27 août 1943, une formation massive des forteresses volantes B-17 de l’USAAF traversait la côte du Pas-de-Calais sans provoquer de surprise car les habitants de la région avaient une très grande habitude des bombardements depuis mai 1940. Quelques minutes plus tard, ces bombardiers larguaient 350 tonnes de bombes sur le grand chantier d’Eperlecques, causant de graves dommages aux installations et provoquant la mort de nombreux ouvriers.

bailleul.jpg (202962 octets)Il n’y avait plus à douter: Eperlecques faisait partie d’un plan d’une importance primordiale tant pour ceux qui le construisaient et pour ceux qui voulaient le détruire. Puis en novembre, ce fut le tour du grand chantier de Mimoyecques et aussi, loin de là, celui de Couville près de Cherbourg. Le 5 décembre, une attaque massive engloba nombre de ces sites étranges avec ces fameux murs inclinés: eux aussi faisaient donc partie d’un plan grandiose qui promettait de durs lendemains pour les habitants de la région et ceux des pays d’en face en faveur duquel battait le coeur de ses habitants. Les huit mois qui suivirent ne démentirent pas ces propos puisque, dès que le temps le permettait, les attaques se renouvelaient du lever au coucher du soleil sur des centaines de chantiers avec, en tête des listes, ceux d’Eperlecques surnommé la “Bosse de béton”, Helfaut Wizernes, Mimoyeques, Lottinghen et Siracourt. Le 13 juin, le premier Fi- 103 fut tiré contre la Grande Bretagne, quelques jours après le débarquement en Normandie. Les bombardements redoublèrent ne laissant aucun répit aux Boulonnais. Enfin, le front allemand de Normandie s’effondra et les troupes britanniques et canadiennes se lancèrent vers le nord de la France en occupant toutes l’installations des armes V. On imagine aisément la joie de la population d’être enfin libérée et de chercher des yeux des avions dans le ciel!

Rolland Hautefeuille.

Le V-1.
Pour mémoire et utilisant le langage actuel, c’est le premier missile de croisière. Son envol se fait par une rampe de poutrelles inclinées. Il emporte une charge militaire de 830 kg d’Amatol (mélange de TNT et de nitrate d’ammonium) et est guidé par une centrale inertielle peu précise, le point de chute étant lié à la consommation de carburant. 30.000 furent construits, souvent dans les conditions horribles des usines concentrationnaires du Reich, la moitié détruits au sol. L’Angleterre et surtout Londres furent l’objectif principal à partir du 13 juin 1944. Cet appareil d’une envergure de 5 m 38 et d’une longueur de 7 m 90 possédait une vitesse maximale de 644 km/h. Ses trois ennemis étaient 1) sa fiabilité, 2) la DCA anglaise disposée sur la côte sud de l’île, 3) la chasse de la RAF : Spitfire, Typhoon et Tempest, plus tardivement les premiers jets anglais, les Gloster Meteor pouvant atteindre la vitesse de 930 km/h.

Au Musée de l’Armée à Bruxelles, un Spitfire plonge sur sa proie (R. Dehon, cliché pris pendant des travaux, un musée, ça vit !).

Le V-2.
Ici, il s’agit du premier missile balistique qui prend un envol réussi en 1942. Il faut attendre le 8 septembre 1944 pour voir une attaque sur Paris à partir du sol belge, suivie d’une autre sur Londres. Sa charge explosive est de 738 kg d’Amatol. Son principal ennemi est double : sa fiabilité et sa mise à feu. Rien d’autre puisqu’il se déplace au-delà de la vitesse du son (max 5.400 km/h). Impossible de l’intercepter ! D’une hauteur de 14 m 2 et d’une envergure de 3 m 50, il affiche un poids de 13 tonnes. Il est propulsé par une mixture méthanol et d’oxygène liquide plus d’autres fluides. Son positionnement sur objectif se calcule depuis son lieu de lancement via une centrale inertielle. Après le déménagement de halls de construction à Peenemünde, ceux-ci sont camouflés dans la région du Harz, près de camps de concentration fournissant la main d’œuvre corvéable à merci. L’horreur absolue ! Que réfuteront cyniquement Albert Speer, le patron des « munitions », pourtant photographié lors d’une visite sur site, et Werner von Braun, le père de la fusée. La guerre froide s’entame déjà et c’est une autre histoire.

Un V-2 au décollage depuis le centre de Peenemünde (R. Hautefeuille/Bundesarchiv).

L’unité de reconnaissance photographique de la Royal Air Force.

La Photographic Reconnaissance Unit de la RAF est installée dans le château de Medmenham dans le Buckinghamshire, sur la Tamise. Il rassemble tous les services à l’étude des photos ramenées par les appareils de la RAF. Voir, c’est savoir. Il est impossible en ces quelques lignes de résumer l’histoire du PRU. Que le lecteur sache que les dizaines de millions de clichés (des centaines ?, il existent encore des canisters de films non développés !) pris par des pilotes extrêmement courageux (leurs avions étaient désarmés) sont maintenant réunis à l’Université de Keele (au nord de Londres) au sein d’un organisme nommé TARA – The Aerial Reconnaissance Archives dont l’URL est www.evidenceincamera.co.uk/ 
Le titre de l’URL « Evidence in camera » provient du titre du livre de Miss Constance Babington Smith, publié en 1957. Cette charmante jeune anglaise, appelée par Winston Churchill « Miss Peenemünde » avait repéré, le 28 novembre 1943, sur un cliché rapporté par l’aviateur John Merryfield, un… V-1 sur son pas de tir de la presqu’île de la Baltique ! La chasse était lancée.
L’illustration d’ouverture de cette chronique est bien entendu une simulation. Mais elle repose sur des éléments véridiques. Le fond d’image est la position de tir V-1 à Vignacourt (au nord d’Amiens), colorisé, le Spitfire IX, une maquette de A. Manzoli (thanks, Anthony), est relativement bas et son camouflage rose est authentique : « PRU PINK MH 14/15A2 ». L’appareil pouvait être équipé jusqu’à trois caméras : deux verticales sous le fuselage, une oblique placée sur le côté gauche de la carlingue, derrière le pilote.

Dernière vérification à la règle à calcul pour Constance Babington Smith (« Evidence in camera », Pix).

Le site de Siracourt à l’est de Hesdin.
Conscients des éventuels bombardements sur les sites de type Bois Carré, les Allemands décident aussi de construire des bunkers concentrant en un même lieu toutes les fonctions nécessaires au lancement de V-1, code « Wasserwerk » soit « usine des eaux ». Celui de Siracourt est un parallélépipède de 230 m de long sur 40 m de large engoncé dans le sol. Un de ses flancs présente une importante ‘casquette’ de béton protégeant un orifice permettant au missile d’accéder à sa rampe de lancement. L’originalité de sa construction provient de la méthode utilisée pour son édification : le «Erdschallung », le coffrage en terre. Une technique inventée par Werner Flos, ingénieur en chef de l’Organisation Todt. En deux mots, elle consiste à creuser le sol, couler les murs (5 m) et immédiatement après à couler la dalle de ciel épaisse de 5 m, soit un total de quelque 55.000 m³ ! Protection assurée pour la poursuite des aménagements internes. Le bunker était quasiment achevé… quand la RAF est férocement intervenue. Des bombes « Tallboys », qui ont déjà été évoquées dans une autre chronique, furent lâchées avec succès. L’une a percé le toit du bunker, une autre a sérieusement entamé la casquette et le site fut abandonné. Il est à remarquer que le village de Siracourt fut impitoyablement anéanti lors de ces raids aériens. Le site est visitable avec les précautions d’usage étant donné qu’il est toujours à l’abandon.

Le site de Lottinghen à l’est de Desvres.
On peut toujours se demander si ces « Wasserwerken » n’étaient pas autant d’erreurs stratégiques issues de la mégalomanie du béton… C’est le cas de Lottinghen. Encore une fois la démesure l’emporte. Deux énormes murs devaient protéger la rampe de lancement de V-1, auxquels s’ajouteraient, en une sorte de centrale de lancement, les commodités techniques sous d’épaisses parois bétonnées. Si les sites de type Bois Carré et les autres sites dits « légers » relèvent d’une implantation réfléchie et structurée, les Wasserwerken sont à chaque fois originaux et ne tiennent pas compte d’une quelconque harmonisation du plan de construction. Curieusement, la discipline teutonne se disperse et, ici aussi, le projet n’arriva jamais à terme. De nos jours les décombres de Lottinghen sont quasiment invisibles : la forêt a submergé l’emplacement. Il faut dire que, parallèlement, d’autres desseins étaient en cours pour le tir du V-2, plus ‘grandiloquents’ que l’avion sans pilote… La concurrence entre l’armée de l’air et l’artillerie nazie, entre armes miraculeuses, se nouait sans doute.

Robert Dehon.

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notes sur l'auteur

LEXIQUE

«la bosse de béton» cette expression est tirée du livre éponyme du Belge Théo Lippe, édité en 1974 ; l’auteur y expose l’expérience qu’il fit de la vie concentrationnaire et montre, dans sa rudesse, le drame inexorable du prisonnier mis aux travaux forcés à Eperlecques. 
«Aggregat» mot allemand signifiant «assemblage d’éléments», code destiné à confondre l’adversaire.
Freibourg im Breisgau en français Fribourg-en-Brisgau, cette ville, proche de la Suisse, fut la ‘Mecque’ de tous les historiens à la recherche de sources allemandes portant sur le 2e Guerre mondiale. Actuellement il semblerait que les autorités allemandes soient en passe de centraliser les archives à Berlin, mais Postdam et Munich demeurent en lice pour un éventuel partage de celles-ci.

NOTES

«Constructions spéciales», Roland Hautefeuille, éditeur, Paris 1995 (2e édition).
«Evidence in camera», C. B. Smith, Chatto & Windus, London, 1958.

Il est à noter que Roland Hautefeuille a fait don de son fonds d’archives au Service Historique de l’Armée de l’Air. Deux officiers aviateurs, O. Borel et S. Droulier, ont dès lors publié en juin 2000 au SHAA une monographie intitulée «Des armes secrètes allemandes aux fusées françaises – répertoire détaillé du fonds Hautefeuille (1927 à 1997)». Un travail exemplaire !

REMERCIEMENTS

La carte des positions de tir dans le N-DPC est issue du bon bouquin de Laurent Bailleul «Les sites V1 en Flandres et en Artois», autoproduction, 2000 ; Laurent propose aussi un très beau site à ce propos : www.sitesv1du-nord-de-la-france.com. 
La photo de Roland Hautefeuille en compagnie de Werner Flos provient elle de l’excellent magazine « After the Battle » et plus précisément du n° 57 de 1987 ; Winston G. Ramsey (éditeur en chef) et Karel Margry (éditeur) propose le site du magazine à l’URL suivant : www.afterthebattle.com.

 

 

 

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