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Chroniques Historiques / 1944: la vérité sur la capitulation du chef de Boulogne sur Mer.
Sommaire des Chroniques Historiques

Anniversaire 60 ans de la libération de Boulogne/Mer

«Ceci va rafraîchir votre connaissance de la langue de Goethe, mon cher Robert», déclare Guy Bataille me tendant une liasse de photocopies d’excellente qualité. Je feuillette: un « Wehrpass » au nom du Generalleutnant Heim datant de 1938 et une lettre en provenance d’Angleterre... « Par quel hasard avez-vous mis la main sur ceci ? », dis-je. « Lisez la lettre d’accompagnement », rétorque-t-il souriant. Elle est signée d’un capitaine anglais du nom de Ronald Grundy, Royal Armored Corps et est envoyée à la mairie de Boulogne-sur-Mer en date du 8 février 1992. Le « Wehrpass » est certes important, mais... comment ce « livret militaire » arrive-t-il d’Angleterre ? En fait, Ronald Grundy l’offre à la ville! Comme la missive indique l’adresse de l’expéditeur, je décide de le contacter, sait-on jamais ? Et c’est ainsi qu’une franche camaraderie naquit ! Ainsi quelques échanges de courrier permettent de retracer, - au plus près, espérons-le ! -, la véritable histoire de la capitulation de Heim. Mais avant tout, un rappel de la situation à l’aube de la libération de Boulogne

mapwellhit_cyano01.jpg (120928 octets)La plupart du temps les auteurs rapportent que le Generalleutnant Ferdinand Heim, le commandant de la Festung Boulogne a été arrêté, le 22 septembre 1944, par les troupes canadiennes lors de l’opération codée « Wellhit ». Soit par le Brigadier canadien Rockingham lui-même, soit par le Major King du Highland Light Infantry appartenant au Light Infantry Regiment, cela en présence des Lieutenant Thomson et Coulter (Blindés). L’affaire est plus compliquée… Cette opération, exigée par le Field-Marshal Bernard Montgomery afin de conquérir un port libre pour le ravitaillement des Alliés, doit être exécutée par l’armée canadienne dirigée par le  General H. D. G. Crerar, et plus précisément par le 3rd Canadian Corps du Major-General D. C. Spry qui se compose, pour cette occasion, des 8th et 9th Canadian Infantry Brigade Groups. Ils sont accompagnés par le 9th British Army Group Royal Artillery et de l’artillerie divisionnaire de la 51st (Highland) Division... et d’autres unités, nous y revenons dans un instant. La 8th I.B. est commandée par le Brigadier K. G. Blackader, tandis que la 9th I.B. est dirigée par le Brigadier J. M. Rockhingham. La carte tirée du volume du Colonel C. P. Stacey « The Victory Campaign » offre un excellent aperçu des opérations sur le terrain. Ainsi donc le Highland Light Infantry of Canada, en réserve du Stormont Dundas & Glengarry Highlanders, passe la Liane le 18 septembre 1944. Son effort se porte d’abord sur le Mont de Couppe et son fort, pour se poursuivre en direction du Portel, le 22. Le HLI of C est complété par des blindés AVRE, Wasp et autres « Priest ». Nous y sommes.

Parmi ces unités blindées, nous trouvons des éléments blindés sur « Crocodile » appartenant au 141st Regiment du Royal Armoured Corps (« The Buffs »), en support du HLI. Sa progression le mène à proximité du fort d’Alprech et on peut imaginer son itinéraire comme suit dans l’entité du Portel, en sachant que les troupes allemandes du fort de Couppe se rendent assez rapidement: avenue de Béthune, boulevard Lyautey, l’actuel boulevard Général de Gaulle pour enchaîner sur la route menant au terrain d’aviation d’Alprech qui passe devant l’entrée du fort d’Alprech ; vraisemblablement la seule voie utilisable pour des blindés, vu la topographie de cette ville quasiment détruite lors de l’Opération « Starkey » de septembre 1943.

Voici maintenant l’adaptation française du récit du capitaine Grundy. «Le général nous avait échappé pendant la semaine, étant pourchassé d’une cachette à l’autre: il refusait de se rendre. A l’approche de la fin (de la résistance allemande à Boulogne), j’étais dans mon tank à la dernière place de la colonne qui était en mouvement vers les dernières fortifications. C’est à ce moment que le tank de tête fut bloqué. Nous devions faire demi-tour, ce qui me mit en tête de la colonne. Il y eut, à ce moment-là, une certaine confusion et je me retrouve sur une position isolée. Apparemment c’était la dernière position de résistance allemande: ils faisaient exploser leurs réserves de munitions au moment ou nous ouvrions le feu sur leurs bunkers. Dès que nous eûmes ouvert le tir, les Allemands sortirent de leurs pillboxes. On avança de quelques mètres et, à ce moment-là, un major et deux officiers sortirent avec un drapeau blanc. Le major parlait anglais et annonça que le général avait ordonné l’arrêt du feu et qu’il était prêt à se rendre à un officier. 

Le bunker de commandement dont le toit sert actuellement de parking

Pas vraiment un Crocodile mais un Churchill du « Tank Museum » du Musée de l’Armée à Bruxelles

C’est près de cet endroit que Ronald Grundy a aperçu les drapeaux blancs

Route menant au fort, à droite les positions de DCA allemandes

A gauche, notre sympathique « Captain », à droite, porte blindée du bunker de commandement d’Alprech, incongrûment supprimée lors de la rénovation du site

Ronald Grundy et la mystérieuse « Boulonnaise… »

Une des trois issues de secours du bunker de commandement dont nous avons déjà parlé dans les pages du projet La Crèche

(de g. à d.) Rockingham, Heim et le capitaine A. D. Grier, interprète (via Internet)

Nous fîmes monter le groupe et son drapeau sur le sommet du tank et avançâmes vers le poste de commandement du général (donc vers l’entrée du fort d’Alprech - NDR). J’expliquai au major d’informer le général que je voulais le voir à l’extérieur..... Je n’avais aucune envie de m’engager dans ces souterrains occupés par des « Jerries, white flag or not ! » (Boches, avec ou sans drapeau blanc – NDR). C’était pour moi une expérience palpitante et, of course, une grande surprise. Le major s’en retourna et quelques minutes après le général sortit, dans une apparence magnifique. Il était revêtu d’un splendide uniforme, avec la croix de fer et d’autres médailles, enveloppé d’un beau manteau aux cols ornés de pourpre. Il ne parlait pas vraiment anglais mais dit: « The fighting is over now. We have no guns left against tanks » (Le combat est terminé. Nous n’avons pas de canons contre les chars – NDA). Le général était un personnage tranquille et à la fois bourru. Il demanda s’il pouvait aller chercher son kit et j’approuvai. Je confisquai son livret militaire, son pistolet et un drapeau comme souvenir et le major me remit l’équivalent de dix livres en francs: c’était vraiment mon jour de chance ! A ce moment, nous avions signalé que nous tenions ce gaillard. Le Brigadier envoya une voiture et l’affaire était terminée, mais ce fut une expérience excitante» 

« I was lucky ! »

 

la 1ère page du livret militaire de Heim

Pas de repos après la capitulation de Heim, on remonte dans les tanks pour rejoindre les troupes canadiennes qui finalisent le « mopping up » (le nettoyage - NDR) des environs. La presse de sa ville de Southport, lors d’une permission, l’acclame! Le Lieutenant Grundy débarqua en France peu après le D-Day et participa aux batailles de Caen et Falaise, puis poursuivit au travers du Pas de Calais, la Belgique et la Hollande pour enfin entrer en Allemagne, au nord-ouest de la ville de Sittard, tout juste au-delà de la Meuse. Il est alors capitaine de l’Armée de Sa Majesté. Pendant 38 ans il détient le livret militaire de Heim... et en 1992 passe quelques vacances à Boulogne: « ... but it was without much sense of recognition » (mais je n’y ai pas vraiment reconnu quoi que ce soit - NDR)

Ronald Grundy ne manque pas d’humour, concernant une des photos qu’il me confie, il ajoute ce commentaire: « La dernière photo montre une jeune femme dont je ne me rappelle malheureusement pas le nom, ainsi vous pourriez dire, - ceci est dénué de toute vérité, bien sûr -, qu’elle était membre de la Résistance française à Boulogne ! » A quoi je répond, mon cher Ronald, cette charmante Boulonnaise se reconnaîtra-t-elle sur ce site Internet, ou l’un de ses proches ... who knows ?

Robert Dehon.

COPYRIGHT

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notes sur l'auteur

LEXIQUE
Generalleutnant: grade de Lieutenant-Général (général de division) dans l’armée allemande du 3e Reich
Festung Boulogne: forteresse de Boulogne-sur-Mer, sur ordres de Hitler datant des 19 janvier, 3 et 8 mars 1944.
AVRE: pour Assault Vehicules Royal Engineers, dans ses versions les plus connues, il s’agit d’un blindé lourd anglais sur châssis Churchill équipé soit d’un mortier propulsant une charge explosive destinée à enfoncer les casemates, ou d’un lance-flamme (il est alors muni d’une remorque contenant le liquide inflammable), et est surnommé «Crocodile»
NOTES
Guy Bataille: Guy Bataille est l’initiateur du Projet La Crèche que vous découvrez ailleurs sur le site de OpaleHistoires.com.
Ferdinand Heim: Il faut bien reconnaître que Ferdinand Heim a vécu une épopée militaire peu commune, chef d’état-major de la 6e Armée en Russie, il passe commandeur de la 14e division blindée et est promulgué, lors de la bataille de Stalingrad, commandant général du 48e Corps blindé en coopération étroite avec les troupes alliés au Reich, à savoir l’Armée roumaine, dont le front se fait enfoncer par l’Armée soviétique, prélude à l’encerclement de Stalingrad ; Heim, victime politique de cet échec est d’abord emprisonné, jamais condamné, et ensuite se retrouve mis à la retraite forcée à son domicile, le 1er août 1944 il est réactivé et prend ses fonctions le 5 août à Boulogne en tant que Festungkommandeur ; prisonnier (N° 18879), il est envoyé au «Camp 11» dans le Pays de Galles où il est interrogé par le Major Milton Shulman de l’armée canadienne ; il est libéré le 2 février 1948 et décède, à Ulm, le 14 novembre 1977. Pour plus d’informations concernant le Camp 11, visitez le site Internet de mon camarade Brett Exton à l’adresse suivante : www.islandfarm.fsnet.co.uk 
«The Victory Campaign»: volume III, publié par Authority of the Minister of National Defence, R. Duhamel, 1966.
Le fort d’Alprech: construit dans les années 1870, il est équipé à la veille de la Seconde Guerre de deux canons de 240 mm (dépourvu de munitions); les Allemands l’occupent sans vraiment le réarmer, ils installent deux radars, l’un sur socle propriétaire, l’autre sur le sommet du sémaphore (prudence absolue lors d’une éventuelle visite !), l’ancien phare étant dynamité; un très gros bunker de commandement est construit dans la contre-escarpe du fort; le fort a été magnifiquement réaménagé pour la visite.
L’Opération Starkey: très soigneusement décrite par Michael Cumming dans son livre, jamais traduit, « The Starkey Sacrifice : the Allied bombing of Le Portel 1943 », (Sutton, 1996). 
L’auteur remercie vivement Ronald Grundy pour sa confiance dans le prêt de ses photos et documents personnels et pour son enthousiasme ; merci également à Guy Bataille pour l’avoir mis sur cette piste enrichissante de l’histoire du Boulonnais pendant la Seconde Guerre mondiale.
 

 

 

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